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Vivre avec cinq ou six devises dans notre porte-monnaie

Comment les nouveaux systèmes de paiement sans contact à l'aide des téléphones portables nous permettront de vivre avec plusieurs devises, une pour chacune des communautés auxquelles nous appartenons. Et quels avantages nous en retirerons.

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par André Cabannes, PhD Stanford university, Californie, Etats-Unis

11 Octobre 2011

 

Chaque citoyen appartient à plusieurs communautés emboîtées les unes dans les autres comme des poupées russes. Notre thèse est que chaque communauté doit avoir sa propre monnaie. Les citoyens auront plusieurs monnaies dans leur portefeuille. Cela empêchera des situations absurdes comme aujourd'hui la Grèce qui emprunte à l'Allemagne pour ses activités internes. Cela conduira à un équilibre bien plus facile à maintenir des balances des paiement à tous les niveaux de découpage géographique. Cette idée était irréalisable tant que la monnaie utilisée dans nos dépenses de tous les jours était faite de métal et papier, mais ce n'est plus le cas avec l'arrivée des moyens de paiement sans contact à l'aide des téléphones portables et des grands systèmes de gestion de bases de données comme Google adsense.

 

Table des matières

Problèmes causés par l'utilisation d'une monnaie unique dans la zone Euro
Système à venir à deux monnaies dans chaque pays
Système ultime à plusieurs monnaies
Vers des entités autonomes plus petites
Qu'est-ce qu'une communauté ?
Chaque communauté doit être en mesure de contrôler sa monnaie
Vieille doctrine centralisatrice
Banques centrales
Changements apportés par la révolution informatique
Monnaie locale d'une ville
Avènement de systèmes à plusieurs monnaies
Systèmes de paiement sans contact

 

 

Problèmes causés par l'utilisation d'une monnaie unique dans la zone Euro
Nous observons en 2011 plusieurs pays de la zone Euro piégés par le problème qu'ils ne contrôlent pas leur monnaie : Grèce, Portugal, Italie, et bientôt Espagne, France. Ils utilisent l'euro qui est la monnaie commune de la zone Euro. Ces pays ont tous des déficits commerciaux importants qui ont pour conséquence un manque chronique d'argent en leur sein, et conduisent à la situation absurde d'avoir à emprunter à l'étranger (Allemagne, Europe du Nord, ou directement à la BCE) pour que leurs citoyens puissent échanger des biens et des services entre eux, c'est-à-dire pour que le pêcheur grec paie son boulanger grec.

Système à venir à deux monnaies dans chaque pays
Nous avons déjà expliqué comment nous prévoyons que ces pays vont inévitablement retourner à une monnaie nationale pour leurs affaires internes, tout en conservant l'euro pour leur commerce extérieur au sein de la zone Euro. En d'autres termes, ils vont adopter un système à deux monnaies : une interne et une externe (voir La crise monétaire européenne expliquée, en anglais). Cette idée n'est plus considérée comme farfelue. Les Argentins sont familiers du problème car leur pays a fonctionné de 1991 à 2001 avec un currency board dans lequel leur peso était fixé et échangeable librement avec le dollar américain. Et après une période de prospérité illusoire - en réalité financée par des emprunts massifs auprès de l'étranger - l'économie de l'Argentine s'est effondrée, des émeutes de rue ont éclaté, et la pauvreté a explosé. En octobre 2011, le ministre de l'Economie argentin, Roberto Lavagna, explique sur de nombreux médias que la solution pour la Grèce est de passer à deux monnaies (écouter par exemple infos sur France Culture du 11 octobre, vers le milieu de la bande son).

Système ultime à plusieurs monnaies
L'objectif de cette note est de montrer que le stade ultime vers lequel cette évolution nous conduit est dans chaque pays un système à plusieurs monnaies dans le porte-monnaie de chaque citoyen. Chaque devise correspondra à l'une des communautés à laquelle il ou elle appartient : ville, région, nation, zone économique, et monde. Ce sera un changement fondamental par rapport à l'époque où les nations souveraines avaient nécessairement leur propre monnaie ; c'était même un signe de leur puissance. Le ducat vénitien est apparu en 1284 quand Venise avait acquis suffisamment d'influence pour être en mesure de battre sa propre monnaie.

Vers des entités autonomes plus petites
Dans la seconde moitié du XXe siècle les dirigeants européens ont pensé que l'évolution naturelle du système était que plusieurs nations forment une sorte de fédération et adoptent la même devise, d'où la zone Euro et sa monnaie commune, l'euro, qui a été construit sur plusieurs décennies et a finalement remplacé les monnaies nationales de plusieurs pays le 1er janvier 2002. Nous expliquons ici pourquoi nous pensons que l'évolution à venir sera plutôt dans l'autre direction : vers des communautés plus petites, jouissant d'un certain degré d'autonomie, et capables d'avoir chacune sa devise propre.

Qu'est-ce qu'une communauté ?
Une communauté est un groupe de gens qui ont décidé de partager le cadre et certains instruments de leur vie, de se soumettre aux mêmes lois, et de ne pas s'en remettre totalement à la célèbre proposition d'Adam Smith selon laquelle la prospérité du groupe résulte de la poursuite de son intérêt personnel par chacun. Une telle communauté a donc besoin d'une forme de gouvernement qui exécute les décisions, certaines prises par lui-même, les plus importantes par un organe représentatif de la communauté. On peut le comparer au noyau d'une cellule eucaryote. La meilleure illustration de terrain de ces mécanismes est fournie en Amérique du nord au XVIIe et XVIIIe siècle par les colons qui se sont organisés en communes démocratiques avec système électif faisant participer tous les membres. Depuis lors la démocratie a été essayée avec des succès divers dans de nombreuses parties du monde. En 2011 nous voyons les peuples arabes de l'ancien empire ottoman se libérer l'un après l'autre de leurs tyrans, en espérant un avenir meilleur.

Chaque communauté doit être en mesure de contrôler sa monnaie
La monnaie d'une communauté n'est rien de plus qu'un système de signes enregistrant qui doit quoi à qui (incluant un mécanisme de mutualisation des créances), comme l'ardoise de l'épicier où il note ce que les clients lui doivent. En fait l'épicier n'est pas très différent d'une banque, et plusieurs banques célèbres ont été démarrées par des producteurs et des marchands de textiles en Toscane au Moyen Âge. Ainsi la monnaie n'est qu'un des outils dont se dote une communauté pour ses opérations communes. La possibilité que la communauté ne contrôle pas sa monnaie est aussi dénuée de sens que la possibilité qu'une entité étrangère empêche deux membres de la communauté d'échanger entre eux. Cela conduit exactement aux mêmes dysfonctionnements que ceux qu'on observe aujourd'hui dans la zone Euro - qui malheureusement ou heureusement est un laboratoire, comme il en a rarement existé, d'expériences monétaires au début du XXIe siècle. Pour résumer, la monnaie est un outil/système-de-signes d'une communauté, elle ne doit rien avoir à faire avec celle d'une autre communauté - sauf si elles ne sont pas deux communautés différentes. Nous avons aussi illustré ce phénomène avec l'exemple d'une monnaie familiale qui est simple, didactique et fonctionne très bien.

Vieille doctrine centralisatrice
Quand le système d'une république constitutionnelle a été considéré comme la meilleure organisation politique possible pour les nations de la terre entière, essentiellement au XIXe siècle partout dans le monde (bien que les cités-Etats aient été des systèmes alternatifs qui avaient très fonctionné dans le passé), on a pensé qu'un gouvernement centralisé était nécessaire pour le développement de chaque nation. Un exemple extrême est offert par la France où la république a préservé la plupart des aspects de la monarchie qu'elle a remplacée : aristocratie (de hauts-fonctionnaires privilégiés), décisions très centralisées (à Paris), et une uniformisation nationale que même les rois n'avaient pas osé appliquer (élimination des langues régionales pour imposer le Français comme langue unique du territoire).

Banques centrales
Les instruments de la monnaie ont aussi été conservés entre les mains de l'autorité centrale, au motif que c'était un des piliers du pouvoir. Au XXe siècle les tentatives de rendre les banques centrales indépendantes du pouvoir exécutif se sont soldées par un échec. Par exemple la Fed américaine et la BCE européenne ont démontré qu'elles ne pouvaient faire autre chose que ce que leur dictaient les gouvernements.

Changements apportés par la révolution informatique
Tout cela s'est déroulé essentiellement avant la révolution informatique, que l'on peut par commodité faire démarrer en 1980. C'est l'époque de l'émergence de l'informatisation, parmi d'autres secteurs, des banques et des marchés financiers, de l'apparition de l'ordinateur personnel, et c'est juste dix ans avant la naissance du Web. Plusieurs auteurs ont décrit cette révolution informatique comme la troisième révolution de l'humanité : la première étant la révolution agricole du Néolithique, qui a conduit à la sédentarisation, aux villes, à la politique, etc. ; la deuxième, la révolution industrielle, qui démarra en Angleterre vers la fin du XVIIIe siècle, et lança l'avènement du monde moderne ; nous sommes maintenant donc dans la troisième : la révolution de la gestion et des échanges de signes (que nous appelons la révolution informatique), qui va vraisemblablement profondément modifier l'organisation politique des communautés à travers toute la planète.

 

 

Monnaie locale d'une ville
Il n'y a aucune bonne raison pour qu'une ville n'ait pas sa propre monnaie pour ses activités internes (ce que les économistes appellent ses "activités abritées"). De fait il en apparaît ici et là, on les appellent des systèmes d'échange locaux, ils sont "tolérés" par les pouvoirs publics centraux pourvu qu'ils ne prennent pas trop d'importance, et qu'ils ne soient pas un moyen de contourner l'impôt. Les impôts sont certainement nécessaires au fonctionnement d'une communauté. Mais ils devraient justement être levés dans la monnaie locale.

Avènement de systèmes à plusieurs monnaies
Le même raisonnement s'applique à différents niveaux imbriqués comme des poupée russes : ville, région, nation, zone économique, et monde (on pourrait même penser à des groupes transversaux). De tels systèmes à monnaies multiples résoudraient naturellement le problème des citoyens important abusivement des biens et services avec l'unique monnaie qu'ils ont entre les mains. Pour importer il faudrait qu'ils aient exporté, ou que leur communauté immédiate l'ait fait. Les déséquilibres des balances de paiements - qui sont la plaie de tant d'économies d'Europe du sud -, tout en restant possibles, seraient beaucoup moins faciles à créer.

Systèmes de paiement sans contact
Sur un plan pratique, un système à monnaies multiples exige que les paiements ne soient plus effectués avec des billets de papier et des pièces métalliques, mais avec un appareil électronique commode. Les nouveaux systèmes de paiement sans contact en train d'apparaître avec nos téléphones portables offrent une solution. A l'arrière plan, nos paiements seraient toujours enregistrés et gérés dans de vastes systèmes de gestion de base de données, comme ils le sont aujourd'hui par les banques. De telles bases de données complexes ne sont pas un concept futuriste, Google adsense est l'une d'entre elles, sans doute même plus complexe que ce que nous proposons.


André Cabannes