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1

 

La nature et les origines de la monnaie

et du troc

 

 

 

 

 

L’importance de la monnaie

 

L'affirmation la plus répandue concernant l'importance de la monnaie dans notre vie quotidienne est sans doute celle moralement neutre, même si elle est exagérée au point d'être comique, selon laquelle « l'argent fait tourner le monde ». Tout aussi exagéré, mais montrant plus de pénétration, est l'avertissement biblique que « l'amour de l'argent est la source de tous les maux », transformé par George Bernard Shaw en la crainte qu’à la source de tous les maux se trouve plutôt le manque d’argent. Cependant, que ce soit l'amour ou au contraire la pénurie de l'argent qui conduise au péché, la Bible veut souligner la signification considérable, morale autant qu’humaine, de la monnaie dans la société – une signification qui va bien au-delà de ses seuls aspects économiques suggérés par la phrase « l'argent fait tourner le monde ». Par conséquent, que nous parlions de la monnaie dans les communautés simples, dites primitives, ou dans les sociétés plus avancées, complexes et sophistiquées, il n'est pas suffisant d'étudier les aspects étroitement économiques de l'argent pour appréhender sa vraie nature. Pour analyser la signification profonde de la monnaie, il faut aborder son étude d’une manière large dans le contexte de la société concernée. C'est une affaire pour le coeur autant que l'esprit : les sentiments sont aussi des raisons.

La monnaie a toujours été, à des degrés divers, associée à la religion, interprétée à l'époque moderne principalement comme la psychologie des habitudes et des attitudes, des espoirs, des craintes et des attentes. Ainsi, les tabous qui limitaient les dépenses dans les sociétés primitives ne sont au fond pas très différents des dépressions des marchés boursiers qui réduisent de manière comparable les dépenses à travers des changements subjectifs sur l'estimation des valeurs et des revenus. La vraie interprétation de ce que signifie la monnaie pour les gens demande une ouverture d'esprit et une compréhension de motivations moins évidentes que ce qui ressort des calculs froids et abstraits des ordinateurs. Concentrer son attention exclusivement sur « les sous qu'on a dans la poche » dépouille l'argent de sa signification plus riche.

Les attitudes individuelles par rapport à l'argent vont du dédain, de la part d'une petite minorité, jusqu'à l'obsession, de la part d'une petite minorité similaire à l'autre extrême. On trouve paradoxalement dans le premier groupe aussi bien des personnes très riches que très pauvres. Elles partagent le dénigrement de son importance : l'homme riche, soit qu’il délègue ces questions triviales à du personnel à son service, ou parce que le fruit des intérêts composés dépasse ses appétits, aussi grands soient-ils ; l'homme pauvre, car il fait de nécessité vertu et apprend à vivre avec le peu qu'il gagne, si bien que son réalisme pratique peut donner à ses dénégations forcées l’allure de la sainteté. Il limite, pour le présent et pour l'avenir, ses ambitions aux possibilités de sa bourse de telle sorte que le mode de vie qu'il accepte limite ses besoins d'argent, tandis que pour la plupart d'entre nous c'est l'inverse. À l'autre extrême, la préoccupation pour l'argent devient une fin en soi plutôt qu'un moyen pour atteindre d'autres buts dans la vie.

La vertu et la pauvreté, cependant, ne sont pas plus naturellement associées que ne le sont la richesse et l'immoralité. Boswell cite ainsi Samuel Johnson :

 

Quand j'étais quelqu'un de très pauvre, j'étais un farouche défenseur des avantages de la pauvreté... mais dans une société civilisée les mérites personnels ne vous serviront jamais autant que l'argent. Monsieur, vous pouvez faire cette expérience : allez dans la rue, et donnez à un premier passant une leçon sur la moralité, et à un second un shilling, et voyez qui vous respecte le plus... Ceteris paribus, celui qui est riche dans une société civilisée doit être plus heureux que celui qui est pauvre. (Boswell 1791, 52 – 3)

 

L'approche de bon sens de Johnson sur l'importance de l'argent pour les hommes non seulement apparaît aussi juste aujourd'hui qu'il y a deux siècles, mais trouve aussi son miroir dans les écrits et les actions de civilisations bien plus anciennes.

La minorité qui parvient à montrer un dédain de spartiate pour l'argent a toujours été très petite et, à l'époque moderne, a décliné jusqu'à devenir négligeable, car les rares personnes concernées sont entourées par la grande majorité de celles pour qui l'argent joue un rôle à l'importance croissante. Même ceux qui peuvent, sur un plan personnel, choisir de dénigrer l'argent sont au minimum forcés de prendre en compte les habitudes, les vues et les attitudes de tous les autres. En bref, aucun homme libre ne peut se payer le luxe d'ignorer l'argent, un fait universel qui explique pourquoi l'arrogance de Sparte était au prix d'une discipline de fer contrastant avec la liberté des citoyens des autres États qui avaient une attitude plus libérale vis-à-vis de l'argent. Ce principe sous-jacent de la liberté de choix offerte à ceux qui ont de l'argent devint un élément explicite des fondations de la théorie économique classique au XIXe siècle, exposée clairement dans les travaux d'Alfred Marshal, comme « la souveraineté du consommateur », un concept qui, en dépit des nuances qu'on lui apporte aujourd'hui, exerce encore une force considérable à travers le mécanisme de la monnaie.

 

La souveraineté de la politique monétaire

 

Ce lien essentiel entre monnaie, liberté de choix des consommateurs et liberté politique est l'un des thèmes centraux et puissants du monétarisme de Milton Friedman, proclamé sans relâche pendant au moins deux décennies, depuis le livre Capitalism and Freedom (1962) jusqu'à sa « déclaration personnelle », Free to Choose, publiée en 1980. Une croisade encore plus longue en faveur du libéralisme essentiel des systèmes d'allocation fondés sur la monnaie a été lancée par Friedrich Hayek, depuis son Road to Serfdom en 1944 jusqu'à son Economic Freedom* de 1991.

Pourtant, pendant une génération avant Friedman, l'éminente économiste de Cambridge Joan Robinson a remis en question, dans son travail très innovateur Imperfect Competition (1933), l'idée conventionnelle de la souveraineté du consommateur. En effet elle doutait même de « la validité de toute l'analyse avec la courbe d'offre et de demande » (p. 327). De nombreuses années plus tard, dans une évaluation sans doute trop humble et pessimiste de l'influence considérable de ses écrits, elle se sentit contrainte d'admettre avec tristesse : « Tout cela n'eut aucun effet. La concurrence parfaite, l'offre et la demande, la souveraineté du consommateur et le rendement marginal règnent toujours en maître dans l'enseignement orthodoxe. Espérons qu'une nouvelle génération d'étudiants, après quarante années, verront dans ce livre ce que je voulais montrer » (1963, p. xi).

Au milieu des années 1970, il devint clair que le credo fondamental de la théorie économique était de nouveau, comme dans l'entre-deux-guerres, mis au défi d'expliquer ce qui se passait, et nulle part n'était-ce plus urgent qu'en économie monétaire. Le chômage de masse avait poussé Keynes vers une théorie générale qui, quand elle fut largement acceptée, aida à redonner du travail à tous, certainement la plus belle récompense jamais accordée (même s'il y eut aussi d'autres causes) aux travaux théoriques d'un économiste. Mais la persistance de l'inflation posait des questions auxquelles les keynésiens n'offraient pas de réponse satisfaisante, tandis que le retour du chômage de masse associé à une inflation encore plus sévère détruisit le consensus keynésien, et permit aux monétaristes de s'emparer des esprits de nos dirigeants politiques.

Cependant, Joan Robinson avait raison quand elle pensait que les modifications de la théorie classique de la valeur (laborieusement rénovée par touches successives par la Nouvelle école classique) ne faisaient pas le poids par rapport à la révolution puissante des théories monétaristes qui est arrivée après les années 1930, prenant principalement la forme d'une guerre de quarante ans entre keynésiens et monétaristes, jusqu'à ce que ces derniers prennent finalement le contrôle de toutes les programmes politiques dans la plus grande part du monde occidental à la fin des années 1970, en dépit des dissensions fortes et persistantes de ceux désormais classés comme économistes keynésiens traditionnels. Tandis que l'homme de la rue ne sait rien des théories économiques de la concurrence imparfaite ou des marchés contestables, il se sent équipé et parfaitement disposé à prendre parti dans le grand débat monétariste de notre époque. Sans faire preuve de dogmatisme, il est improbable qu'à aucune époque passée les questions monétaires et les théories monétaires aient jamais enflammé de tels bataillons de débatteurs, professionnels et amateurs, comme dans le monde d'incertitude, d'inflation, de chômage, de stagnation et de récession qui est le nôtre. Est-ce que le contrôle de la monnaie, se demande-t-on, peut être le remède souverain à tous les maux ?

Jamais la politique monétaire n'a occupé de manière aussi ouverte et avouée la place centrale dans la politique d'un gouvernement que depuis les années 1980 dans « l'expérience thatchérienne » en Grande-Bretagne et les « Reaganomics » aux États-Unis. Il va sans dire que si la politique monétaire règne en maître dans les deux pays du monde qui ont dominé ensemble la théorie économique et le commerce et la finance internationaux depuis deux siècles ce fait aura forcément une énorme influence sur les idées et les pratiques financières contemporaines à travers le monde. Si la monnaie a maintenant une importance prépondérante dans le Nord elle ne manquera pas d'exercer une influence puissante sur les économies dépendantes et les banques centrales « indépendantes » des pays en développement du Sud. Cette tendance est naturellement encore renforcée par les fardeaux croissants des dettes souveraines, c'est-à-dire les dettes principalement issues ou garanties par les gouvernements ou les agences gouvernementales des pays comme le Mexique, le Brésil, l'Argentine, la Pologne, la Roumanie, le Nigéria, l'Inde et la Corée du Sud, et détenues par des institutions financières publiques ou privées en Occident. La taille sans précédent de cette dette à long terme, combinée avec le flot volumineux de pétrodollars et d'eurodevises, est à la fois le symptôme et la cause des pressions inflationnistes dans le monde entier, là encore à un degré inconnu jusqu’alors, qui ont amené la préoccupation du public au sujet de la monnaie à son niveau actuel. Il y a beaucoup plus d'individus utilisant beaucoup plus d'argent, impliqués de manière interdépendante dans un système de dettes et des crédits bien plus important que ça n’a jamais été le cas dans l'Histoire. Cependant, en dépit de sa maîtrise croissante des sciences et des technologies, l’homme n'a pas été jusqu'à présent capable de maîtriser la monnaie, en tout cas avec un succès acceptable, et, dans la mesure où il a réussi, les coûts définitifs en termes de chômage de masse et de perte de production semblent être plus importants que les bénéfices.

Si la monnaie n'était qu'un instrument technique concret, de sorte que sa quantité pût être précisément définie et clairement délimitée, alors le problème de sa maîtrise et de son contrôle serait à la portée de l'inventivité technique remarquable des hommes. De même, si l'inflation avait une cause unique – le gouvernement – et si la masse monétaire n'avait qu'une seule source, alors des contrôles mécanistiques pourraient être adaptés. Mais, bien que le gouvernement ait des moyens d'action importants sur chacun de ces deux termes, il n'est qu'un facteur dans un ensemble complexe. Parmi les facteurs négligés, selon H. C. Lindgren dans un livre peu connu sur la psychologie de la monnaie, « le facteur psychologique qui continue à échapper aux analystes et aux planificateurs est l'humeur du public » (1980, p. 54).

De plus, en utilisant une approche technologique pour résoudre des problèmes techniques on crée souvent des problèmes sociaux et psychologiques inextricables. C’est la raison pour laquelle, selon le Dr Bronowski, « l'attitude de la science a profondément évolué au cours des vingt dernières années : des sciences physiques l'attention s'est déplacée vers les sciences de la vie » et « par conséquent la science est amenée de plus en plus à étudier les individus » (Bronowski 1973). Par une ironie de l’histoire, c'est au moment où les sciences physiques accordent de plus en plus de valeur à une approche humaniste que l'économie, en particulier monétaire, s'en est éloignée en essayant de devenir plus « scientifique », mécanistique et mesurable.

 

Une inflation sans précédent de la population

 

Il y a un autre facteur, « réel » par opposition à « financier », qui aide à expliquer la vigueur persistante des forces inflationnistes dans le monde entier, pourtant omis dans la plupart des travaux modernes sur la monnaie et l'inflation : il s'agit de la pression exercée par une population mondiale en expansion rapide sur des ressources en quantité limitée – une explosion virtuellement silencieuse si l'on s’en réfère à la littérature monétariste. Ainsi, nulle part dans le livre puissant, populaire et influent de Friedman, Free to Choose, n'est-il fait mention du problème démographique, ni ne trouve-t-on la moindre suggestion que l'inflation, dont il est l'expert mondial reconnu, peut de quelque manière que ce soit avoir un rapport avec la croissance rapide des demandes réelles et potentielles des milliards d'êtres humains qui sont nés depuis qu'il a débuté ses recherches. Un traitement approfondi de ces questions doit attendre des chapitres ultérieurs, mais, comme la taille et la distribution de cette énorme croissance de population sont fondamentales pour comprendre en quoi, à l'heure actuelle, l'étude de la monnaie est plus importante que jamais, quelques commentaires d’introduction apparaissent essentiels. Une des raisons négligées pour lesquelles la politique monétaire semble si attrayante au Nord et à l'Ouest – les régions les plus riches – est précisément parce que les pressions démographiques y sont les plus faibles. En revanche, alors que la politique monétaire est une question centrale dans les pays pauvres en développement du Sud et de l'Est, sa portée et ses moyens d’action y sont beaucoup plus réduits car c'est là que les pressions démographiques sont les plus fortes. Trop de gens sont à la recherche de biens insuffisamment abondants.

Les explications en vogue en matière d'inflation ne prennent pas en compte l'augmentation rapide de la pression réelle sur les ressources, à la suite de l'explosion démographique. Cela contraint les communautés à réagir en créant, à l'aide de méthodes diverses aisément apprises de l'Occident, les moyens monétaires nécessaires pour atténuer ces pressions. Leur augmentation, depuis 1945, est d’autant plus forte que des millions d'individus relativement aisés ont ajouté leur demande effective à la demande potentielle insatisfaite des milliards d'autres restés dans une pauvreté abyssale. L’augmentation de la demande année après année entraîne une rareté relative croissante des matières premières, et aussi des biens manufacturés, tels que les biens d’équipement domestiques, et des services comme les soins de santé ou l'éducation. La concurrence exacerbée pour ces biens et services alimente la spirale inflationniste, en dépit des changements périodiques dans les termes de l'échange de certaines matières premières. La population mondiale s'est finalement accrue, d'une certaine manière comme l'avait prédit Malthus il y a plus de deux siècles, à un rythme qui a dépassé la productivité, puisque la productivité est à son niveau quasiment le plus bas dans les régions où la croissance démographique est la plus forte.

Il a fallu des millions d'années pour atteindre, vers 1825, une population totale d'un milliard d'hommes, mais, seulement environ cent ans pour ajouter un deuxième milliard, et cinquante ans, de 1925 à 1975, pour doubler à nouveau et atteindre quatre milliards. À cette époque, la population mondiale augmentait de 75 millions annuellement. Le cap de six milliards a été franchi vers l'an 2000 (date à vérifier). Au début du XXIe siècle, la population mondiale augmente de l’ordre de 100 millions chaque année, et les démographes annoncent qu'elle pourrait atteindre 10 milliards aux alentours de l'année 2030, c'est-à-dire durant la vie des individus nés dans le monde occidental et qui atteignent aujourd'hui l'âge adulte[1].

La planète entière a maintenant abandonné le lien avec la monnaie ayant une valeur tangible qui exerçait un frein sur l'inflation. Les pays les moins développés sont encore moins capables que les pays industrialisés d'éviter la mauvaise gestion de la monnaie, si bien que leurs tentatives pour créer des moyens monétaires, y compris les émissions de dettes, dans la compétition pour les ressources dont l'abondance diminue relativement à la demande, engendrent fréquemment des taux d'inflation annuels de 100 % ou plus. Venant aggraver ces problèmes monétaires sans précédent, la plus grande partie de l'augmentation de la population mondiale a lieu dans les pays les plus pauvres et les moins développés, qui, par la force des choses, ont plus de difficultés que leurs voisins industrialisés plus riches à contrôler la montée de l’inflation. Cette tendance est encore intensifiée par l'urbanisation croissante de communautés auparavant à prédominance rurale, cette migration entraînant inévitablement un rôle plus important des revenus monétaires. Quelques exemples révélateurs suffiront en prenant les populations en 1960 et estimées en l'an 2000, entre parenthèses, publiées par les Nations unies : Calcutta 5,5 millions (19,7 millions) (vérifier tous les chiffres de l'an 2000) ; Mexico 4,9 (31,6) ; Bombay 4,1 (19,1) ; Le Caire 3,7 (16,4) ; Jakarta 2,7 (16,9) ; Séoul 2,4 (18,7) ; New Delhi 2,3 (13,2) ; Manille 2,2 (12,7) ; Téhéran 1,9 (13,8) ; et Karachi 1,8 (15,9). Ces dix villes à elles seules sont passées d'un total de 31,5 millions à 178 millions (Global 2000 1982, p. 242). Cela jette une lumière nouvelle sur la déclaration de William Cowper : « Dieu a fait la campagne et l’homme a fait la ville[2]. »

Ces populations en augmentation rapide sont composées d’une part disproportionnée de personnes jeunes, ce qui augmente la mobilité, l’ouverture au changement et les pressions politiques pour le provoquer, y compris le désir de participer à l'augmentation du niveau de vie des pays riches, dont elles sont, grâce aux moyens de télécommunications et aux média modernes, de plus en plus conscientes. Cette extension internationale de « l'effet Duesenberry » (Duesenberry 1967), selon lequel les modes de consommation de la classe sociale juste au-dessus sont jugés très désirables, contribue aussi à créer des pressions pour dépenser à travers le monde en développement et en particulier dans ces poches populeuses de zones relativement riches vivant au milieu de populations urbaines pauvres. Duesenberry insiste aussi sur le fait que « plus la croissance démographique est forte et plus importante est la propension moyenne à consommer » (Duesenberry 1958, p. 265). Confronté à l'importance du problème de la pauvreté dans le monde, l'homme occidental peut se sentir gêné, individuellement démuni et perplexe quant aux mérites de « l'aide contre le commerce » (vérifier aid for trade). Il y a un déséquilibre de prises de conscience entre le Nord et le Sud, et même s’il serait excessif de dire « Ils demandent du pain et nous leur donnons... Dallas », il n’en reste pas moins que les trois quarts de la population mondiale vivent dans le Sud affamé et sont de plus en plus au courant de la façon dont vit l'autre quart. Cette situation caricaturale n'est pas sans ressemblance avec la définition de l'art qu'à énoncée Picasso : « un mensonge qui aide à voir la vérité ». Quoi qu'il en soit, les profils de dépenses des sociétés à travers le monde sont de plus en plus occidentalisés, brisant les formes sociales indigènes et conduisant à des habitudes modernes qui, malheureusement, ont tendance à encourager l'inflation monétaire. Ainsi, l'expansion mondiale de la monnaie a été en partie causée, et a largement dépassé, l’énorme expansion démographique.

Même si la question de savoir si le monde approche des limites de la croissance peut amener nombre de personnes fortunées dans les sociétés modernes riches à mettre en question le besoin de plus de croissance économique, il ne fait aucun doute qu’elle est le seul moyen par lequel la moitié de la population de la planète – les femmes – peut s'échapper des tâches astreignantes quotidiennes qui, depuis toujours, ont brutalisé sa vie. La persistance épouvantable de la pauvreté et ce qu'elle signifie pour les familles, et plus spécialement les mères, est soulignée (dans la mesure où ces situations peuvent seulement être dépeintes avec des mots) par le rapport Brandt de 1980 qui rappelle l’estimation de l’UNICEF selon laquelle, en 1978, plus de 12 millions d’enfants âgés de moins de cinq ans sont morts de faim (Brandt 1980, p. 16). L’estimation pour 1979, « L’Année de l’enfance », est passée à 17 millions. On peut sans doute débattre de savoir si l'homme sans argent est comme le fameux personnage sans gouvernement de Hobbes : « Pas d'art ; pas de littérature ; pas de société ; pire encore : la peur et le danger continuels d'une mort violente ; et la vie de l'homme, solitaire, pauvre, méchante, brutale, et brève » (Hobbes 1651, chapitre 13). Cependant, il ne peut y avoir de doute sur l'influence favorable directe de la croissance économique sur le niveau de vie de la moitié féminine de l'humanité, dont une partie de plus en plus importante commence enfin à jouir de la diffusion de la prospérité qui aide à améliorer, de manière encore hésitante et imparfaite, la qualité de la vie de famille dans une grande partie du monde – la diminution de la taille moyenne des familles étant aussi une bonne nouvelle.

L'augmentation de la richesse, c'est-à-dire l'accroissement des patrimoines, a de plus en plus eu lieu par le biais d’une augmentation des revenus et des dépenses, ce qui conduit nécessairement à un usage accru de la monnaie. C'est pourquoi une proportion ainsi qu'un volume croissants d'échanges dans les pays les moins développés mais en croissance rapide dans le monde sont maintenant fondés sur des développements monétaires abstraits, et bien moins qu'auparavant sur le troc et les formes primitives de monnaie. Ainsi, le corollaire de la monétarisation des économies des pays moins développés est que les individus sont soumis à moins de contraintes et ont plus de liberté de choix. On peut dire globalement que des centaines de millions de gens, certes encore pauvres, ont néanmoins quitté des économies de subsistance pour entrer dans des économies de marché où l'argent joue naturellement un plus grand rôle. La vitesse des changements politiques, sociaux, économiques et financiers (en partie, mais certainement pas totalement, dû au développement technologique) a transformé ce qui était auparavant des tendances séculaires en Occident en de simples décennies. Ceci est particulièrement vrai en ce qui concerne l'évolution spectaculaire des monnaies primitives vers les monnaies modernes. Avant de nous tourner vers l'étude du troc et ce qui est encore aujourd'hui pour nous le sujet important mais trop négligé des monnaies primitives, nous pouvons donc conclure notre évaluation préliminaire de l'importance des monnaies modernes en affirmant qu'il y a de bonnes raisons de penser que l'argent signifie aujourd'hui beaucoup plus pour la plupart des gens à travers le monde qu'il a jamais signifié dans l'histoire de l'humanité.

 

Le troc : aussi vieux que le monde

 

L'histoire du troc est aussi vieille – à certains égards beaucoup plus vieille même – que l'histoire écrite de l'homme. L'échange direct de service et de ressources pour un bénéfice mutuel est intrinsèque aux relations symbiotiques entre les plantes, les insectes et les animaux, si bien que nous ne devons pas être surpris que le troc, sous une forme ou sous une autre, soit aussi vieux que l'homme lui-même. Ce qui à première vue peut être surprenant est qu'une forme aussi primitive d'échanges directs ait persisté jusqu'à nos jours et se manifeste encore vigoureusement, même si ça reste exceptionnel, sous tant de formes, en particulier dans les grands deals internationaux. Le troc est une méthode robuste et souple – des caractéristiques qui aident à expliquer sa longévité et son universalité. Ainsi quand les avantages inhérents du troc dans certaines circonstances sont examinés avec soin, sa coexistence avec d’autres formes plus avancées et plus commodes d'échange s'explique facilement et ne doit pas être une surprise. Le premier de ces avantages est la réalité concrète des échanges : personne ne cède de la valeur en échange de simples papiers ou jetons représentant des promesses ; chacun reçoit des biens ou des services ayant une valeur tangible. Dans une époque inflationniste où l'indexation internationale et l'application légale des contrats sont soit encore dans l'enfance soit des constructions branlantes, cet avantage primordial du troc peut plus que compenser ses aspects malcommodes.

Pendant la plus grande part du développement de l’espèce humaine, le troc a, par la force des choses, constitué le seul moyen pour échanger des biens et des services. Par conséquent le développement historique de la monnaie et de la finance depuis des temps relativement anciens jusqu’à nos jours – le coeur de notre étude – présente seulement un faible chevauchement avec l'étude du troc dans son ensemble. Nous savons plus de choses sur la coexistence du troc avec l'argent que nous n'en savons sur le troc durant les longues et obscures périodes préhistoriques qui n'utilisaient pas de monnaie, et nous avons tendance à tirer nos connaissances sur le troc de l'étude des dernières communautés, à l’époque moderne, fonctionnant sans argent et en voie de disparition. C'est principalement sur ces dernières communautés arriérées plutôt que sur le grand courant du progrès humain qu’ont porté la plupart des travaux sur le troc qui servent d'illustrations dans les manuels contemporains sur la monnaie. Il n'est pas surprenant alors qu'ils aient tendance à exagérer les désavantages du troc et à expliquer l'émergence de la monnaie à l'aide de l'idée étroite et erronée de ces soi-disant désavantages à l'exclusion des autres facteurs, lesquels jouèrent pourtant un rôle beaucoup plus important que les défauts du troc. Le troc a été injustement critiqué dans les textes économiques conventionnels, et son caractère soi-disant rudimentaire a été très exagéré.

Au fur et à mesure que le commerce s'étendait et devenait plus complexe, les différents systèmes de troc se développèrent naturellement pour s'adapter à cette croissance, jusqu'à ce que les exigences du commerce dépassent la portée du troc, aussi sophistiqué fût-il. L'une des améliorations importantes par rapport aux formes de troc les plus simples des origines fut d'abord la tendance à sélectionner un ou deux éléments particuliers en préférence aux autres, de telle sorte que ces éléments deviennent acceptés en partie à cause de leurs qualités pour servir en tant que médium d'échange, bien que, naturellement, ils puissent toujours être utilisés dans leur fonction première pour satisfaire les besoins des commerçants impliqués. Des produits de base furent choisis comme éléments de troc préférés pour nombre de raisons -- certains car ils pouvaient être stockés aisément et commodément, d'autres car ils avaient une forte densité de valeur et étaient facilement transportables, d'autres encore car ils étaient plus durables (ou moins périssables). Plus grandes étaient ces qualités dans l'élément préféré, plus souvent il était utilisé dans des échanges. Peut-être que l'étape la plus importante dans l'amélioration du système de troc a été franchie quand des marchés ont été établis en des lieux commodes. Très souvent de tels marchés ont existé bien avant l'avènement de la monnaie dans les échanges, mais ils furent naturellement renforcés et confirmés dans leur rôle quand l'emploi de la monnaie se généralisa – monnaie qui dans de nombreux cas existait déjà depuis longtemps pour d'autres raisons que le négoce. Le temps passant, on constata que la monnaie présentait des avantages considérables sur le troc, aussi, de manière très graduelle, se mit-elle à jouer un rôle de plus en plus important, cependant que l'emploi du troc diminuait. Le troc finalement ne réapparaissait que dans des circonstances spéciales, habituellement quand le système monétaire, qui était moins robuste que le troc, s'était effondré. De telles circonstances ont continué à se rencontrer, de temps à autre, jusqu’à notre époque. Dans certains rares exemples, des communautés semblent être passées directement du troc à la monnaie moderne. Néanmoins, dans la plupart des cas, le chemin a suivi la séquence logique (troc, troc plus monnaie primitive, monnaie primitive seule, monnaie primitive et monnaie moderne, enfin presque exclusivement monnaie moderne), avec des retours en arrière occasionnels vers le système précédent[3].

 

La persistance des échanges de dons

 

L'une des formes les plus intéressantes des premiers trocs était l'échange de dons, qui, au sein d'une famille, relevait plus du don que de l'échange, mais au-delà, comme par exemple entre deux tribus différentes, était plus proche de l'échange que du don. Le troc silencieux, ou muet, se déroulait là où un contact direct, pouvant être dangereux, était délibérément évité par les participants. Une quantité d'une certaine marchandise était laissée à un endroit commode fréquenté par l'autre partie, laquelle emportait la marchandise et laissait ce qu'elle considérait comme un juste équivalent en échange. Cependant, si, après examen, la contrepartie n'était pas considérée comme suffisante, elle était laissée sur place jusqu'à ce qu'elle fût augmentée. De cette manière, le système de troc, bien que silencieux, était une forme efficace et concurrentielle de vigoureux marchandage.

L’échange concurrentiel de dons atteignit sans doute sa forme la plus achevée et la plus agressive dans les cérémonies de troc ritualisé des Indiens d'Amérique du Nord, d'où il a tiré le nom Chinook sous lequel il est généralement connu : le « potlatch ». Il s'agissait de beaucoup plus qu'un simple échange commercial. C'était un mélange complexe de rassemblements publics et privés, ces derniers comportant une initiation dans des sociétés tribales secrètes, et les premiers faisant partie d'une collection d'activités culturelles dans lesquelles la prise de parole en public, des scènes théatrales et des danses élaborées étaient des éléments essentiels. Le potlatch était à la fois une sorte de rite maçonnique, eisteddfod*, Highland Games**, un rassemblement religieux, un festival de danse et une foire commerciale. Les échanges culturels et commerciaux faisaient partie d'un tout. Cependant, il est clair que l'un des principaux buts des cérémonies d'échanges était de confirmer le rang social des participants les plus importants. Le prestige d'un individu dépend pour une grande part de sa capacité à influer sur les autres à travers la taille impressionnante des cadeaux offerts, et, puisque les dettes portaient intérêt, le « donneur » s'élevait dans les yeux de la communauté pour devenir un créancier jalousé, une personne au standing considérable. De telles quantités de temps et d'énergie, de rivalités et de jalousies, combinées avec une mesure compréhensible d'ivresse et aussi, pour des raisons que l'on va comprendre, de gâchis et destructions délibérés, accompagnaient ces évènements que le gouvernement fédéral canadien fut finalement contraint d'interdire cette tradition. Il accomplit cela tout d'abord avec l'Indian Act (Loi sur les Indiens) de 1876, mais son inefficacité conduisit à des amendements puis à une nouvelle loi générale une cinquantaine d'années plus tard. Même si le système du potlatch était très répandu dans toute l'Amérique du Nord, avec des variantes d'une tribu à l'autre, l’expérience des Indiens Kwakiutl des régions côtières de Colombie Britannique est typique. Dans son autobiographie enregistrée, James Sewid, le chef du plus important village Kwakiutl dans les années 1970, donne des descriptions vivantes, par un témoin de première main, de cérémonies de potlatch durant la dernière période où elles furent florissantes (Spradley 1972). D'après Sewid, la conscience par chacun de son rang social dominait la société tribale, et la principale institution pour assumer, maintenir et accroître le statut social était le potlatch, dont il existait des variantes locales, régionales et tribales, en ordre ascendant. Après beaucoup de réjouissances et de nombreux discours, les donations publiques étaient distribuées de manière ostentatoire*. Un individu ne pouvait pas atteindre le moindre statut sans une distribution prodigue de cadeaux, et, dans les cas extrêmes, les chefs démontraient leur richesse et leur prestige en détruisant publiquement quelques-unes de leurs possessions afin de démontrer qu'ils avaient plus que ce qui leur était nécessaire. L'augmentation du commerce avec les immigrants européens, dans les années 1920, au début a considérablement augmenté les standards matériels des Kwakiutl et aussi le nombre et le gâchis gratuit des potlatchs, au point que le gouvernement fédéral se sentit forcé de réagir avec vigueur.

Les Statuts révisés du Canada de 1927, clause 140, stipulaient que « tout Indien ou toute autre personne qui participe à un festival indien, une danse ou une autre cérémonie dans laquelle les dons, les paiements ou les remboursements d'argent, de biens ou d'articles de quelque sorte que ce soit, forment une part... se rend coupable d'un délit et est passible d’une peine d’emprisonnement d’au minimum deux mois et n’excédant pas six mois ». Sewid lui-même, quand il était enfant, vit certains de ses cousins envoyés en prison pour avoir participé à des potlatchs proscrits. Dans l'expérience de Sewid, ces cérémonies de potlatch duraient plusieurs jours, et les dons concurrentiels incluaient non seulement des articles traditionnels comme des vêtements, des couvertures, des fourrures ou des canoës, mais aussi des boucliers en cuivre et des produits de luxe du XXe siècle comme des machines à coudre, des bicyclettes, des motocyclettes et des bateaux à moteur. Après avoir atteint leur point le plus élevé au milieu des années 1920, les cérémonies ancestrales du potlatch ont commencé à s'effacer peu à peu – à la suite de la nouvelle législation, de son application plus vigoureuse et, ayant joué sans doute un rôle plus important encore, la pénétration culturelle les villages indiens par les enseignants et les entrepreneurs. Il est ironique d'observer qu'à l'époque où les clauses de la loi de 1927 interdisant les potlatchs furent finalement abrogées, en 1951, ces anciennes cérémonies n’étaient plus que l'ombre d'elles-mêmes, et, à la fin des années 1960, elles avaient pratiquement cessé d'exister. La monnaie moderne et les cultures européennes avaient néanmoins pris près de trois siècles pour conquérir cette forme de troc tribal d'Amérique du Nord.

Ayant existé pendant de nombreux siècles ce système élaboré de troc, plus social qu'économique, avait au départ aisément absorbé les différentes sortes de monnaie apportée par les conquérants européens, mais après une période finale de prospérité dans l'entre-deux-guerres, il s'effondra de manière assez abrupte. Malheureusement, en essayant de supprimer les caractères les plus critiquables du potlatch, ses aspects bénéfiques furent aussi affaiblis. Le remplacement d'une sorte d'échange par un autre, ou d'une sorte de monnaie par une autre, a souvent des conséquences sociales imprévues et dramatiques. Dans le cas d'un grand nombre de tribus indiennes, le conflit des cultures a été particulièrement rude et la fin du potlatch a aussi retiré l'une des incitations les plus fortes à travailler pour la jeunesse de ces communautés.

On ne peut pas quitter le sujet des échanges de dons concurrentiels sans une brève mention du plus célèbre d’entre eux, la rencontre, aux alentours de l'année 950 av. J.-C., entre la reine de Saba et Salomon. L'ostentation extravagante, la tentative de faire mieux que l'autre dans la splendeur des échanges, et, par-dessus tout, les obligations de réciprocité, étaient aussi typiques dans cette rencontre célébrée – où la valeur des objets atteignait comme il se doit un niveau princier – que dans les exemples plus communs de troc des autres parties du monde. Les aspects sociaux et politiques étaient tout aussi partie intégrante des échanges commerciaux dans le cas de la reine de Saba que dans celui des Indiens Kwakiutl, bien qu'il soit difficile d'imaginer des cultures plus différentes.

 

La monnaie : la paternité controversée du troc

 

L'un des auteurs les plus influents sur la monnaie dans la deuxième moitié du XIXe siècle était William Stanley Jevons (1835-82). Ses travaux théoriques furent enrichis par cinq années d'expérience pratique comme testeur à la Monnaie de Sydney, en Australie, à une époque où la monnaie, pour la plupart des gens, voulait dire avant tout les pièces. Le livre de Jevons, Money and the Mechanism of Exchange (1875), débute avec deux illustrations des défauts du troc, et c'est en grande partie sous influence qu'ont été élaborées les vues économiques conventionnelles sur les inconvénients du troc. Il commence en racontant comment Mlle Zélie, une chanteuse d'opéra française, au cours d'un voyage autour du monde donna un concert dans les Îles de la Société et reçut en rémunération un tiers des recettes. Sa part consistait en trois cochons, vingt-trois dindes, quarante-quatre poulets, cinq mille noix de coco et une quantité considérable de bananes, de citrons et d'oranges. Malheureusement, la chanteuse d'opéra ne pouvait consommer qu'une petite fraction de ce total et (au lieu d'organiser une grande fête publique comme elle aurait pu le faire si elle s'était prêtée aux coutumes locales) elle fut contrainte avant de partir de nourrir les cochons et les poulets avec les fruits. Ainsi des honoraires substantiels, l'équivalent de quelque 4000 francs d'avant 1870, durent être dépensés en pure perte. Le deuxième exemple que donne Jevons concerne le célèbre naturaliste A. R. Wallace qui, au cours de ses expéditions dans l'Archipel malais, entre 1854 et 1862, (durant lesquelles il commença à construire sa fameuse théorie de la sélection naturelle) – archipel où la nourriture est généralement très abondante –, découvrit que dans certaines îles sans monnaie les heures des repas étaient précédées par de longues périodes de marchandage, et, si les produits proposés en troc par Wallace ne trouvaient pas preneur, lui et son groupe devaient simplement se passer de déjeuner. Les lecteurs de Jevons, après avoir ressentis eux-mêmes les frustrations absurdes de Mlle Zélie et du Dr Wallace, étaient disposés à accepter sans esprit critique, comme l'ont fait après eux des générations d'économistes et leurs étudiants, les critiques dévastatrices de Jevons sur le troc, sans tenir suffisamment compte du fait que ces systèmes spécifiques de troc, aussi bien adaptés fussent-ils pour les besoins des sociétés indigènes concernées, n'avaient pas été développés pour faire du commerce international entre le Théâtre Lyrique de Paris et les Îles de la Société, ni pour étendre les théories certainement fort pertinentes d’explorateurs comme Wallace. Mais, s'il est vrai qu'il ne faut pas présenter des exemples inappropriés comme des illustrations typiques, cela n'en montre pas moins avec une lumière crue, comme Jevons en avait l'intention – même s'il le fit de manière exagérée et injuste –, les désavantages attachés au troc.

L'auteur qui de loin fait le plus autorité au XXe siècle sur le troc et les monnaies primitives est le Dr Paul Einzig* dans son ouvrage stimulant et complet Primitive Money in its Ethnological, Historical and Economic Aspect (1966), auquel le présent auteur est profondément redevable, comme devraient l’être tous ceux qui écrivent sur ces sujets fascinants. Malheureusement, la plupart des auteurs sur la monnaie semblent avoir consciencieusement évité de prendre connaissance de la contribution de grande valeur et presque unique d'Einzig, peut-être parce que son style simple et lisible semble en contradiction avec la qualité, l'érudition et la créativité de son travail, peut-être aussi parce que ses attaques pointues sur le traitement conventionnel du troc par les économistes atteignent toujours avec précision leur cible. Ainsi qu’il le montre :

 

il y a une différence essentielle entre l'approche négative suivie par des générations d'économistes qui ont expliqué l'origine de la monnaie par le caractère extrêmement malcommode du troc qui aurait forcé la communauté à se réformer, et l'approche positive, suggérée ici, selon laquelle la méthode d’échange a été amélioré avant que l’ancienne méthode ne devienne intolérable et qu’un besoin irrépressible de réforme ne se fasse sentir… La représentation que donnent les économistes du caractère encombrant du troc dans les sociétés primitives est grossièrement exagéré.  Il semblerait que l'idée selon laquelle la monnaie est inévitablement née de l’observation des inconvénients du troc, aussi populaire soit-elle parmi les économistes, doit être sérieusement réexaminée. (Einzig, 1966, p. 353)

 

Il ne faut naturellement pas surestimer non plus l'adaptabilité du troc, la monnaie ne l'aurait sinon jamais aussi largement supplanté. Le plus évident et important défaut du troc est l'absence d'un système généralisé ou partagé d'étalon de valeur, c'est-à-dire le système de prix rendu possible par la monnaie. Les problèmes de comptabilité sont démultipliés avec l'augmentation de la richesse et la variété des biens échangeables, si bien qu'alors que les problèmes comptables dans les sociétés simples peuvent être surmontés, les fondations de la société moderne s'effondreraient sans argent. L'émergence de quelques éléments préférés de troc a représenté un pas vers une mesure commune et généralisée de la valeur et a certainement prolongé la vie des systèmes de troc, mais par la nature même du problème de la comptabilité, le troc à grande échelle a rendu impossible la tenue des comptes dès qu'un niveau de vie même modéré a été atteint. Et, malgré l'importance croissante du troc dans certaines circonstances durant les quatre ou cinq décennies passées, les sociétés modernes ne pourraient pas exister sans système monétaire. Un second désavantage inhérent au troc découle précisément de son caractère direct, c'est-à-dire la double coïncidence de souhaits nécessaire pour réaliser un échange de biens ou de services. Dans le troc pur, si le propriétaire d'un verger, avec un surplus de pommes, est à la recherche de bottines, il faudra non seulement qu’il trouve un cordonnier, mais un cordonnier qui veut acheter des pommes ; et même alors, il restera le problème de la détermination du « taux d'échange » entre les pommes et les bottines. De la même manière, dans n'importe quelle transaction faisant intervenir d'autres biens échangés, des taux de change séparés, même s'ils ne sont pas immédiatement discernables, doivent être négociés.

Dans les sociétés très simples échangeant seulement quelques produits de base l'absence d'étalon commun de valeur n'est pas un gros problème. Ainsi l'échange de trois produits ne conduit qu'à trois taux de change, et quatre produits à six taux possibles. Mais quatre produits demandent dix taux de change, cinq produits en demandent quinze, et dix en demandent quarante-cinq. On voit rapidement apparaître les défauts du troc quand le nombre et de la variété des produits échangés augmentent. Le nombre des combinaisons devient rapidement astronomique. Avec cent produits près de 5000 taux de change sont nécessaires dans un système de troc théorique, tandis qu'un demi-million sont nécessaires pour les échanges bilatéraux de 1000 produits[4]. Par conséquent, en dépit de la réapparition indiscutable du troc dans les années récentes, il restera exceptionnel par rapport à la règle que la monnaie est le socle du commerce*. Même au niveau de la consommation finale, il y a des milliers de biens différents achetés quotidiennement, comme le montre un simple regard sur les linéaires d'un supermarché – et ils ne représentent que l'étape finale d'un réseau complexe d'échanges intermédiaires de gros et, encore en amont, de multiples processus dans la chaîne de production. Le commerce de détail, aussi important soit-il dans les sociétés modernes, n'est que la partie émergée de l'iceberg que forme un ensemble d'échanges essentiellement fondés sur la monnaie : il suffit de consulter n’importe quel catalogue professionnel pour s'en convaincre.

Ce que l'argent a fait pour les échanges de produits courants, l'ordinateur est en train de le réaliser, au moins en partie, pour les recherches d'information et les échanges d’idées. Prenons un seul exemple dans un domaine relativement étroit et spécialisé des connaissances humaines : la publication Chemical Abstracts donne, pour l’année 1982, 457 789 références. Rien sans doute n'éclaire mieux l'essence de la monnaie que sa capacité à faire connaître immédiatement les valeurs relatives des milliers de biens et de services qui nous intéressent, et cela à un coût minimal. Bien sûr, il existe encore de nombreuses variétés de monnaies nationales où les prix sont moins certains, plus volatils, où les restrictions bilatérales ne sont pas rares et où les coûts pour échanger sont loin d'être négligeables. Le Financial Times publie chaque semaine des tables donnant la valeur de la livre sterling et du dollar américain exprimées dans plus de 200 devises nationales différentes. Si elles étaient toutes d'égale importance alors le change de devises ferait intervenir des arbitrages parmi quelque 20 000 combinaisons différentes. Par chance, comme avec les « éléments préférés pour le troc », quelques devises principales, notamment le sterling pendant tout le XIXe siècle et le début du XXe siècle, puis le dollar américain et plus récemment le deutsche mark, le yen japonais et enfin l'euro, ont fourni la base de mesure des valeurs monétaires internationales. Chaque fois qu'un produit préféré ou bien une devise principale agissent comme étalon central dans un ensemble de produits ou devises, le principe de la progressivité du nombre de combinaisons fonctionne en sens inverse et réduit considérablement le nombre de combinaisons possibles. Au sein d'une zone monétaire, l’étalon commun ramène toutes ces combinaisons à un nombre de prix égal au nombre de produits, exactement comme le ferait pour l'ensemble de la planète la devise mondiale commune dont ont rêvé les générations passées – et rêveront probablement encore les générations à venir. Néanmoins, toutes les grandes banques du monde ont été contraintes d'installer les systèmes informatiques et les moyens de communication les plus perfectionnés afin de gérer leurs avoirs en devises : une activité coûteuse, spéculative, mais essentielle et en général très profitable.

La condamnation traditionnelle de la perte de temps représentée par « les palabres de marché » (pour utiliser la formule d'Alfred Marshall), qui a été inévitablement associée jusqu’au milieu du XXe siècle avec le troc en Afrique et en Asie, pourrait bien souligner surtout la méconnaissance par les critiques du fait que le long processus, joyeux, rempli d’excitation et de dispute, du barguignage est en fait le but principal de l'exercice – l'échange en étant la conclusion mais pas la source de plaisir**.Ce que l'Européen voyait comme une perte de temps, l'Africain le voyait comme une coutume sociale plaisante. Cependant, étant donné la diffusion des modes de vie occidentaux, l’aspect de gaspillage du troc devient de plus en plus insupportable ; on considère non seulement qu’il réduit la taille et l’efficacité des marchés mais qu’il entrave aussi l’élévation du niveau de vie des communautés concernées. La spécialisation, comme l'a à juste titre souligné Adam Smith, est limitée par la dimension du marché, de même que l'est la production de masse dont dépend le standard de vie des communautés modernes. Cependant, la taille du marché dépend de manière critique du développement de la monnaie. Ainsi, de même que la poursuite du troc aurait condamné l'humanité à la pauvreté, aujourd'hui notre manque de maîtrise de la monnaie est pour une bonne part la cause de la pauvreté encore si répandue et du chômage de masse, ce gâchis de production potentielle étant à tout jamais perdu.

Parmi les autres inconvénients du troc, il y a les coûts de stockage de la valeur quand celle-ci est, par la force des choses, constituée d'objets concrets plutôt que, par exemple, de dépôts bancaires abstraits qui peuvent être augmentés sans coût particulier et transformés, quand c'est nécessaire, en objets échangeables. Par ailleurs, un dépôt bancaire rapporte des intérêts, tandis que, pour renverser la célèbre critique par Aristote de l'usure, le troc est en général stérile. Les services, par nature, ne peuvent pas être stockés, si bien que du troc contre des services à venir, en découplant nécessairement dans le temps des deux parties de l'échange, affaiblit la supériorité supposée du troc courant, c'est-à-dire sa capacité à permettre la comparaison directe avec une mesure précise des éléments échangés. En l'absence de monnaie, ou compte tenu de la portée limitée des emplois de la monnaie dans certaines civilisations anciennes, il ne faut pas être étonné que la réalisation de projets de long terme et à grande échelle reposait en général sur l'esclavage. Ainsi, la construction de la grande pyramide de Gizeh, le travail de 100 000 hommes, et un problème logistique à la mesure de sa taille immense, n'a été possible à l’époque que grâce à l'esclavage (même si ces esclaves jouissaient d’une qualité de vie supérieure à d’autres). Il ne s'agit pas de nier qu'existent encore des reliques de troc pour les services comme les échanges de location, les pubs internes de certaines brasseries, ou les avantages en nature offerts par certaines entreprises aujourd'hui. Cependant, malgré les défauts dans notre utilisation de l'argent, en particulier la récurrence de récessions représentant un gâchis considérable, en partie causées par les instabilités inhérentes à la monnaie elle-même, il est clair, à la suite de ces quelques exemples contrastés, que le troc présente des inconvénients intrinsèques beaucoup plus grands encore. C'est pourquoi les vestiges de troc qui continuent à exister à l'époque actuelle et même, à l'occasion s'épanouissent, ne signifient pas que le troc peut jouer plus qu'un rôle relativement mineur dans les interactions complexes du monde économique moderne.

Dans les communautés faiblement peuplées et à dominante rurale qui ont précédé les temps modernes, il était possible de faire un volume substantiel de commerce et de jouir d'un niveau de vie raisonnable puisque la culture de subsistance occupait une telle place centrale, même quand le troc était le principal mode d'échange. Cependant, cela ne doit pas nous conduire à conclure que le troc et un développement du commerce et un niveau de vie comparables seraient possibles dans une quelconque des régions importantes du monde moderne. Nous avons déjà attiré l'attention sur les zones urbaines où règnent la surpopulation et la misère dans les pays les moins développés ; ainsi, malgré le fait que l'agriculture est encore l'occupation principale dans la plupart de ces pays, leurs systèmes économiques ne peuvent plus consister seulement en un mélange de culture de subsistance et de troc et sont nécessairement de plus en plus dépendants de systèmes monétaires modernes, aussi inflationnistes soient-ils. Leur récents échanges commerciaux internationaux par le biais du troc avec les pays plus avancés doivent donc être mis en perspective : il s'agit de cas particuliers résultant des pressions actuelles et en aucun cas d'un retour vers les anciennes méthodes pré-monétaires. Pour la plupart des gens, la plupart du temps, l'horloge économique ne peut pas aller en arrière.

 

Le troc moderne et ses contreparties

 

Ayant ainsi établit la distinction entre le troc moderne où les participants connaissent parfaitement les systèmes monétaires avancés et le premier troc où cette connaissance soit était rudimentaire soit n'existait pas, nous pouvons maintenant nous tourner vers l’examen de quelques-uns des exemples les plus saillants de troc moderne et tenter d’expliquer les raisons de cette surprenante régression. Les nombreux exemples récurrents et les quelques exemples persistants de troc dans les communautés modernes sont le plus souvent, mais pas exclusivement, associés avec les crises monétaires, en particulier l'inflation galopante, qui à son niveau le plus extrême est socialement dévastatrice et détruit complètement le système monétaire en cours. Ainsi dans le cas classique et bien documenté de l'hyperinflation allemande de 1923, l'étalon « beurre » émergea comme une mesure commune de la valeur plus fiable que le mark. Vers la fin de la Seconde Guerre mondiale et juste après, une grande partie du commerce de détail en Europe continentale était fondé sur les cigarettes – virtuellement un étalon Goldflake ou Lucky Strike, qui formait aussi un supplément bienvenu à la paye réelle des soldats envahisseurs. Une description détaillée et très intéressante de la devise-cigarette observée de l’intérieur dans un camp allemand de prisonniers de guerre a été publiée par R. A. Radford (1945, pp. 189-201).

De telles conditions inflationnistes étaient très répandues à cette époque d'Europe occidentale jusqu'en Chine et au Japon, mais le record mondial d'inflation d'une devise est détenu par la Hongrie. La masse de ses billets en circulation passa de 12 milliards de pengő en 1944 à 36 000 milliards en 1945. En 1946, elle dépassa un milliard de fois le total de 1945, jusqu'à son maximum qui était un nombre à vingt-sept chiffres. La plus grosse coupure, émise en 1946, était un billet de 100 millions de «bilpengő », un bilpengő étant égal à 1000 milliards de pengő. Il s’agissait donc de P 100 000 000 000 000 000 000. Cette somme astronomique valait à peu près une livre sterling. Il n'est pas étonnant, dans de telles conditions, que le système monétaire se fût temporairement autodétruit, et que les gens aient été forcés de retourner au troc, au moins comme moyen d'échange même s'ils continuaient à utiliser leur devise comme unité de compte, bien que même là c’était pour la durée la plus brève possible, jusqu'à ce que la confiance dans la nouvelle devise, le forint, ait été établie*.

L'effondrement du commerce multilatéral durant la Seconde Guerre mondiale a été réparé seulement lentement et péniblement dans les décennies suivantes. Pendant ce temps, comme l'ont montré Trued et Mikesell (1955), les accords d'échanges bilatéraux, la plupart contenant une forme ou une autre de troc, devinrent très courants. Ces auteurs conclurent, en effet, que 588 accords bilatéraux de ce genre ont été arrangés entre 1945 et la fin de 1954. Beaucoup d'entre eux consistaient en des échanges étranges de produits de base contre des produits technologiques sophistiqués, comme par exemple celui organisé par Sir Stafford Cripps dans lequel des grains russes étaient achetés en échange de réacteurs d'avion Rolls Royce Nene (qui furent revendus ensuite avec profit à la Corée). Cependant, on pensait que ces méthodes incommodes pour faire du négoce international étaient seulement la conséquence des perturbations inévitables de la guerre et disparaîtraient complètement quand les voies normales du commerce de temps de paix seraient rouvertes. De la fin des années 1950 jusqu'aux années 1970 cette croyance était justifiée, aussi fut-ce une surprise quand de nouvelles formes de troc et de « contre-négoce » apparurent dans les années 1970 et persistèrent solidement dans les années 1980.

Dès 1970, la résurgence du troc international était évidente. La Chambre de commerce de Londres avait enregistré 450 tels accords durant l'année précédente, un taux 20 fois plus élevé que la moyenne d’avant-guerre. Il y avait déjà quarante compagnies de la City de Londres qui participaient activement au troc international. Le Financial Times (11 mai 1970), dans un article sur cette nouvelle croissance du troc, faisait le commentaire suivant : « Nous avons quitté l'époque où des perles étaient offertes contre des miroirs pour entrer dans celle où du tabac parfumé des Balkans est échangé contre des centrales électriques, et des pommes contre des systèmes d'irrigation. » Le même article rapportait que la Chambre de commerce de Londres, ayant organisé une conférence sur le troc, avait reçu beaucoup plus de demandes de participation qu'elle ne pouvait en accepter. Trois cents représentants étaient présents, parmi lesquels des banquiers d'affaires, des membres de chambres de compensation, des membres du Board of Trade* et, bien sûr, des universitaires.

La plupart des pays alors engagés dans du troc – le bloc de l'Est, l'Iran, l'Algérie, le Brésil, etc. – l’étaient toujours une décennie plus tard. Le Morgan Guarantee Survey d'octobre 1978 parlait ainsi d’une « nouvelle recrudescence » du troc et du contre-négoce, « une ancienne coutume qui soudainement jouit d'une nouvelle popularité ». Le plus gros des deals décrits était un accord de troc portant sur 20 milliards de dollars entre Occidental Petroleum et l'Union soviétique. Dans le même esprit, Pepsico organisa un accord de contre-achat avec l'URSS, où du concentré de Pepsi-Cola était vendu à la Russie en échange des droits exclusifs d'importation de vodka soviétique. Levi Strauss accorda une licence de production de pantalons à la Hongrie qui serait payée par des exportations vers le reste de l'Europe, tandis qu'International Harvester donna à la Pologne les plans et la technologie pour construire ces tracteurs en échange d'une fraction de cette production. « L'Iran, à court de cash mais nageant dans le pétrole », expliquait la même source, « fait du troc à hauteur de cinq ou six milliards de dollars par an, livrant une cargaison de pétrole en échange de chaque chose qu'il reçoit, depuis des aciéries allemandes ou des missiles britanniques jusqu'à des installations portuaires américaines ou des unités de désalinisation japonaises. » On estimait qu'environ 25 % du commerce Est-Ouest comportait une partie si de troc, et l'on s'attendait à ce que cette proportion augmente jusqu'à 40% durant les années 1980. L'Algérie, l'Inde, l'Irak et beaucoup de pays d'Amérique du Sud occupaient une place importante dans ces projections. Cinq ans plus tard, l'intérêt de la communauté internationale pour le troc était toujours aussi fort, comme le démontrent les présentations influentes faites à une conférence, « Le troc international – du négoce ou du contre-échange », au World Trade Center à New York en septembre 1983, qui traitait du troc de produits agricoles, de métaux et de matières premières, et du rôle particulier joué par les maisons de négoce pour aider les grandes entreprises occidentales à commercer avec les pays moins développés.

Parmi les nombreuses raisons de la renaissance du troc il y a d'abord le fait que le commerce extérieur des pays communistes est normalement « planifié » bilatéralement, et qu’il se prête donc plus naturellement à des formes variées de troc que le commerce multilatéral par nature plus libre. C'est pourquoi, bien sûr, le General Agreement on Tariffs and Trade (GATT) regarde avec sévérité les arrangements de troc. Deuxièmement, la scène du commerce international a été à plusieurs reprises perturbée par les variations abruptes du prix brut depuis qu'il a quadruplé pour la première fois en 1973. Troisièmement, la chute relative en termes de commerce des pays du Tiers-monde non exportateurs de pétrole les a conduits à accroître considérablement leurs emprunts aux États et aux banques européens et américains, une partie de ces emprunts étant sous une forme « attachée », ce qui les rend, comme pour le commerce du bloc de l'Est, plus susceptibles de marchandages bilatéraux. Quatrièmement, la montée de l'inflation mondiale, combinée avec les réponses monétaristes des principales nations commerçantes, a poussé les taux d'intérêts internationaux à des niveaux sans précédent et a ainsi accru les remboursements des pays emprunteurs au point qu'ils ne pouvaient plus y faire face à l’aide du commerce traditionnel. De ce point de vue, la recrudescence du troc est simplement la réflexion de ce qui est connu depuis le début des années 1980 comme le problème de la « dette souveraine » auxquels sont confrontés la douzaine de pays les plus largement débiteurs internationalement, parmi lesquels plus spécialement le Mexique, le Brésil et l'Argentine mais aussi la Pologne, l'Inde et la Corée. La cinquième raison, fondamentale (même si ces différentes raisons sont liées entre elles et cumulatives plutôt que séparées), est la rupture de la stabilité des taux de change des devises après la fin, en 1971, du système de taux fixes de Bretton Woods. Avec le dollar lui-même sous pression, il n’existait plus d'unité monétaire stable et acceptable pouvant être utilisée dans les contrats de long terme nécessaires pour les grands investissements dont ont tant besoin les pays en développement. Dans ces conditions, l'échange direct de biens et de services spécifiques contre d'autres biens et services, facilité par toutes sortes de techniques financières modernes, semblait dans certains cas comme ceux juste mentionnés, être préférable à soit perdre sa clientèle soit devenir totalement dépendant de droits abstrait exprimés par des promesses et de la monnaie de papier à la valeur à venir tout à fait incertaine.

 

Le troc moderne dans le petit commerce

 

La plupart des exemples de troc moderne donnés jusqu'à présent viennent du commerce de gros ou bien des projets internationaux de grande échelle. Le troc, cependant, se manifeste aussi dans le petit commerce et les transactions de faible valeur, non seulement avec des exemples évidents comme les échanges de trésors entre écoliers mais aussi de manière beaucoup plus élaborée et organisée. À cet égard, il faut noter l'importance d’Exchange and Mart, un journal de petites annonces publié en Grande-Bretagne tous les jeudis depuis 1868. Jevons lui-même l'avait remarqué à ses débuts et était manifestement intrigué qu'une telle publication, dépendant en partie du service qu'elle rendait à ceux qui voulaient faire du troc, puisse être d'une quelconque utilité réelle. Il mentionne Exchange and Mart comme « une tentative curieuse de raviver la pratique du troc » et cite les exemples d'annonceurs offrants des vieilles pièces ou une bicyclette en échange d'un concertina, et une collection de vieilles chansons contre un exemplaire de Middlemarch de George Eliot. « Il faut supposer, conclut Jevons, que les offres sont parfois acceptées, et que la presse peut, dans une certaine mesure, réaliser la double coïncidence nécessaire au troc. » Il aurait sans doute été surpris de constater que cette publication dure encore après un siècle et demi et que chaque numéro contient en moyenne aux environs de 10 000 annonces*. Cependant, plus de 95 % de ces annonces ne sont pas du troc, même s'il en reste suffisamment pour témoigner de l'objectif originel. Quelques exemples suffiront : « Échange terrain contre auto, 2 ½ acres** pleine propriété, Dorset, contre Mercedes Benz 280 SL faible kilométrage » ; « Rolex dame 8363/8, contre ordinateur, traitement de texte, etc. » ; « Particulier échange maison 3 chambres, Coventry, contre comparable Cornouailles », un échange manifestement favorable à l'annonceur, mais ensuite, se rappelant peut-être les impératifs de la double coïncidence, il ajoute, « toute région considérée » (Exchange and Mart, 30 juin 1983) (enlever la référence et la date ?). Cet exemple d'échange direct est une bonne illustration de ce qui se passe quand des contraintes empêchent les forces normales du marché de fonctionner librement. Dans ces circonstances, le troc est une solution.

Une autre raison pour la ré-émergence du troc dans les années récentes est le développement de l'économie au noir, encore dite « informelle ». Selon Adrian Smith « l'économie informelle peut être vue comme l'une des principales tendances économiques actuelles, accompagnant le déclin régulier de l'emploi et de la valeur ajoutée dans l’industrie et la croissance en parallèle des emplois de service » (Adrian Smith 1981). Un facteur contribuant à cette évolution est l'évasion fiscale. Smith estimait que l'économie informelle représentait environ 3 % de l'activité économique aux États-Unis, entre 2 et 7 % en Grande-Bretagne, 10 % en France, et pas moins de 15% en Italie, même si, par nature, le chiffre de l'économie « souterraine » ne pas être beaucoup plus qu’une évaluation informée. En ce qui concerne l'importance de l'évolution de l'emploi, le présent auteur a souligné qu'au cours des dix années entre 1971 et 1981, la Grande-Bretagne a perdu près de 2 millions de jobs manufacturiers – un changement dévastateur ; tandis qu'une augmentation presque aussi importante – 1 750 000 jobs – a eu lieu dans les services... une sorte de révolution industrielle à rebours (Davies et Evans 1983)*. Une évolution aussi massive offre d'innombrables occasions d'activités économiques informelles. Même si une très petite proportion de l'économie souterraine seulement fait intervenir du troc, il faut garder à l'esprit qu'aussi petit soit-il, il semble en vigoureuse croissance. Il nous est donc permis de conclure que bien que l'homme moderne ne puisse plus vivre à l'aide exclusivement du troc, dans un certain nombre de circonstances il peut encore faciliter la vie d'une minorité de commerçants dans l'embarras ou de contribuables oppressés.

 

La monnaie primitive : définitions et premiers développements

 

La plus simple, la plus directe, et, du point de vue de l'historien, certainement la plus utile des définitions d'une monnaie primitive est sans doute celle donnée par P. Grierson, professeur de Numismatique à Cambridge : il s’agit de « toute monnaie qui n'est constituée ni de pièces ni, comme la monnaie de papier moderne, de dérivés de pièces » (1977, p. 14). Même cette définition, cependant, ne rend pas justice aux anciens systèmes bancaires, déjà assez sophistiqués, qui précédèrent les premières pièces de monnaie d’un bon millier d’années. À cette exception près, elle rend service pour distinguer de manière générale les monnaies primitives des monnaies avancées, qu'elles soient anciennes ou modernes, et, par sa clarté et sa simplicité, elle est peut-être préférable à la définition aussi vaste mais nettement plus complexe que suggère Einzig : « une unité ou une matière, présentant un degré raisonnable d'uniformité, employée pour calculer ou pour effectuer une grande partie des paiements habituels dans la communauté concernée, et qui est acceptée en paiement essentiellement car celui qui la reçoit à l'intention de l’utiliser à nouveau pour d’autres paiements » (1966, p. 317).

Sur un point les experts des monnaies primitives s’accordent tous, et leur idée fondatrice transcende leurs petites différences. Il s’agit de la conviction, soutenue par l'évidence indiscutable et concrète des différents types de monnaies primitives utilisées encore à l’heure actuelle en différents endroits du monde et par les données archéologiques, littéraires et linguistiques de l'ancien monde, que le troc n'a pas été le facteur principal à l'origine et dans les premiers développements de la monnaie. Le contraste est frappant avec Jevons, ses prédécesseurs remontant jusqu'à Aristote, et ses disciples incluant tous les économistes du courant conventionnel dominant. Un exemple typique de cette approche conventionnelle est celui de Geoffrey Crowther, ancien rédacteur au magazine The Economist, qui, dans son ouvrage Outline of Money, commence par un chapitre intitulé « L'Invention de la monnaie » et insiste sur le fait que la monnaie « a été sans aucun doute une invention ; il a fallu la puissance du raisonnement conscient de l'Homme pour franchir le pas entre le simple troc et la comptabilité monétaire » (Crowther 1940, p. 15). Ce sont peut-être de telles simplifications grossières qui ont conduit Paul Samuelson, dans un article sur « la théorie monétaire classique et néoclassique » à faire le pendant entre « Harriet Martineau* qui tire des fables de données économiques » et « les économistes modernes qui tirent des raisonnements économiques de fables » (voir Clower 1969, p. 184).

Les forces non économiques les plus communes ayant engendré la monnaie primitive peuvent être regroupées en trois catégories : dots et dettes de sang ; ornementations et cérémonies ; motivations religieuses et politiques. Des objets acceptés à l'origine dans une fonction se révélaient souvent utiles dans d'autres fonctions non économiques, exactement comme, plus tard, leur acceptabilité croissante les conduirait à être utilisés pour le commerce en général. Il nous est très difficile de franchir la distance chronologique nous séparant d'une réelle compréhension de l'attitude de l'homme ancien vis-à-vis des questions religieuses, sociales et économiques. Il en est de même de la distance culturelle qui nous sépare des sociétés primitives contemporaines actuelles ou récemment disparues. Dans les sociétés primitives anciennes autant que modernes, les valeurs humaines et les attitudes étaient telles que la religion pénétrait presque tous les aspects la vie quotidienne et il n’était pas aussi aisé d’en isoler les aspects politiques, sociaux et économiques que nous le faisons aujourd’hui avec notre tendance à la catégorisation facile. Les catégories peuvent nous apparaître sensées et justifiées. Elles aident sans aucun doute à apprécier le rôle de la monnaie (et aussi d'autres institutions) quand nous les abordons avec les modes de pensée et les systèmes sociaux, religieux, politiques et économiques qui nous sont familiers. Mais il y a des limites à l'interprétation des coutumes anciennes ou contemporaine primitives avec nos cadres de pensée modernes. En particulier, les monnaies primitives ayant leur origine dans une source ou une utilisation servirent par la suite à des formes de paiement similaires dans d'autres activités, se répandant ainsi graduellement sans être nécessairement généralisées. Par exemple, les monnaies ayant eu tout d'abord une fonction cérémonielle, furent aussi fréquemment utilisées dans l'ornementation à cause de leur caractère prestigieux, ces deux fonctions se renforçant mutuellement. Mme A. Hingston Quiggin, dans son ouvrage clair et bien illustré Primitive Money,  offre un grand nombre d’exemples « pour montrer comment un objet peut être à la fois une devise ou une monnaie, un symbole religieux et un simple ornement » (Quiggin 1949, p. 2). Cependant, l'élargissement des fonctions, à l'origine limitées, des monnaies primitives avait pour inconvénient d'affaiblir leur force dans leur premier rôle. Un équilibre devait être trouvé entre la puissance formidable de la monnaie dans ses fonctions étroites, disons religieuses et cérémonielles, et sa plus grande utilité découlant de l'expansion de sa circulation, au prix d'une perte partielle dans ses caractères religieux et cérémoniels d'origine.

À cause de ce conflit, une fracture est apparue (à vrai dire depuis longtemps latente) parmi les experts des économies primitives sur la question de savoir s'il ne fallait pas exclure purement et simplement l'ensemble des objets qui servaient dans des transactions primitives restreintes du champ d'étude de la monnaie (voir G. Dalton 1967). Certains arguaient que si on ne pouvait pas montrer que de tels objets avaient servi aux échanges dans une vaste collection de fonctions, ils ne devaient pas être classifiés comme monnaie même primitive. Cette vue semble trop étroite, cependant, car elle conduit à occulter une grande partie de la longue histoire de la genèse des développements monétaires. En effet, dans aucune communauté la monnaie n'a surgi soudainement sous une forme achevée et avec un usage généralisé. L'homme primitif utilisait communément une diversité de monnaies pour des fonctions différentes, certaines d'entre elles certainement plus anciennes que d'autres. Encore aujourd'hui, on peut dire que nous ne sommes pas parvenus à une monnaie universelle, ni à système bancaire universel, et, de la même manière que nous achetons une maison en allant voir une société spécialisée dans les logements et une police d'assurance par l'intermédiaire d'un agent qui vient nous rendre visite, l’homme primitif considérait les différentes monnaies comme étant naturellement confinées à des emplois différents. Les origines étaient très diverses, et, bien que nous soulignions le caractère non commercial de beaucoup d'entre elles, elles permirent de mettre en place des concepts, des attitudes et des idées qui conditionnèrent l’extension des usages d'une grande variété de « monnaies » dans les communautés primitives anciennes et contemporaines.

L'amour et la guerre sont les plus anciennes et les plus excitantes (en général séparées) des activités humaines, aussi est-il parfaitement naturel d’observer que les paiements associés à chacune d'entre elles sont parmi les plus anciennes formes de monnaie. Le « Wergeld », un mot germanique signifiant la réparation ou l'amende demandée pour avoir tué un homme, est presque universellement présent tant dans les sociétés primitives anciennes que contemporaines. Notre mot « payer » vient du latin « pacare », qui signifiait à l'origine pacifier, apaiser ou faire la paix avec – à l'aide d'une unité appropriée de valeur traditionnellement acceptée par les deux parties concernées. De même, le paiement – appelé parfois « prix de la mariée »* – offert au chef de la famille de la mariée par celle du mari représentait une compensation pour la perte des services de la jeune femme. Le mode de paiement pour les services humains était parfois étendu à l'achat ou la vente d'esclaves, qui pendant des siècles ont fait office de « chèques vivants ». Même s'il y a encore des incertitudes sur le lien exact entre le paiement en réparation, qu'est le « wergeld », et le « prix de la mariée », beaucoup de spécialistes en anthropologie sociale arguent, à l’aide de nombreux exemples, qu’ils étaient très proches aussi bien par la nature que par l’échelle des paiements. Grierson cite, parmi d'autres illustrations, les coutumes des Indiens Yurok de Californie où le wergeld et le prix de la mariée étaient identiques. Il reconnaît, néanmoins, qu’une telle identité ne se rencontrait pas partout : il était effectivement difficile de s’y attendre.

Avec le temps, les paiements pour une blessure, la mort, le mariage ou l'esclavage furent élaborés en un ensemble de valeurs selon les coutumes de chaque communauté, le chef de la tribu, ou de l'État, intervenant soit pour accepter les paiements soit pour édicter ce qui serait une compensation acceptable et ce qui ne le serait pas. Les tributs ou les taxations, les rançons, les subsides ou autres formes de paiement pour obtenir une protection, comme celui que nous connaîtrions plus tard sous le nom de « Danegeld** », étaient divers moyens par lesquels les premiers États étendaient les zones géographiques sur lesquelles ils pouvaient faire appliquer leurs lois de façon pacifique, confirmant ainsi le rôle de plus en plus important des paiements monétaires rendus possibles par la paix. Tandis que nous approchons de la période médiévale, les règles, stipulant en particulier les montants et les types d'indemnités, furent officialisées sous forme de codes. Ces ensembles de lois, des codes celtiques d'Irlande et du pays de Galles à l'ouest, aux codes des tribus germaniques et scandinaves à l'est, jusqu'en Russie centrale, tous montraient de grandes similarités et, contrairement aux anciennes lois mosaïques qui imposaient oeil pour oeil et dent pour dent, ils permettaient une compensation monétaire pour faire la paix. Le rôle qu'a joué ainsi l'État pour répandre l'utilisation de la monnaie a été souligné par des générations d'économistes, mais aucun ne l'a mieux fait que G. F. Knapp*.

Le livre de Knapp, Staatliche Theorie des Geldes, dont la première édition date de 1905, a considérablement influencé Keynes, grâce aux efforts duquel l’ouvrage a été traduit en anglais, en 1924, par Mrs. Lucas sous le titre State Theory of Money**. Knapp était on ne peut plus clair : « la monnaie est une créature de la loi... le numismate habituellement ne sait rien de la monnaie, car il ne s'occupe que de son corps sans vie » (1924, p. 1). Cette vue du rôle de l'État seul créateur et garant de la monnaie, quoique utile pour corriger les théories métallistiques qui avaient cours à la fin du XIXe siècle, entraîne néanmoins la théorie de l'État monétaire jusqu'à l'absurde, une critique dont l'auteur lui-même semble avoir été conscient puisque dans sa préface il plaide qu' « une théorie doit être poussée à l'extrême ou bien est sans valeur » –une assertion certainement dangereusement dogmatique. La thèse principale, cependant, est simplement celle-ci : depuis les tous débuts de la monnaie, aux temps anciens, jusqu’à l’époque moderne, l'État a un rôle puissant – même s'il n'est pas tout-puissant – à jouer dans le développement de la monnaie. Et pourtant ni la monnaie ancienne ni même, en dépit de l’opinion de Stafford Cripps***, la Banque d'Angleterre, ne sont de simples créatures de l'État.

L'insistance pré-monétariste de Knapp sur le rôle fondamental de l'État dans la création de la monnaie reflète en tout cas, de manière cohérente, la tendance des économistes allemands de la fin du XIXe et du début du XXe siècles d'exalter le pouvoir de l'État. Les monétaristes modernes comme Friedman, en revanche, mettent en avant la suprématie du marché et cherchent à minimiser le rôle de l'État – à l'exception des questions monétaires : une position qui s'ajuste mal avec leur philosophie de base. Quels que soient les barrières que l'État – ou les savants académiques – peuvent ériger autour de la monnaie, elle a une capacité naturelle, démontrée non seulement dans les décennies récentes mais même depuis des millénaires, à les franchir. Les experts sur les monnaies primitives et modernes se disputent pour savoir où tracer la ligne entre la monnaie et la quasi monnaie, précisément parce que c'est dans la nature de la celle-ci de rendre de telles distinctions impossibles à maintenir sur le long terme. La monnaie est tellement utile – en d'autres termes, elle remplit tant de fonctions – qu'elle a toujours attiré des substituts : et plus le rôle auquel elle est confinée est étroit, plus il y a d'avantage à inventer des substituts acceptables.

 

Origines et fonctions économiques

 

Ayant pris le contre-pied du point de vue traditionnel profondément ancré en insistant sur les origines non économiques de la monnaie, nous pouvons maintenant examiner brièvement aussi ses origines économiques et commerciales car elles nécessitent, à cette étape, peu de développements. La monnaie a beaucoup d'origines – pas une origine unique – précisément car elle remplit beaucoup de fonctions de manière similaire et des fonctions similaires de nombreuses de manières. En tant qu'institution, la monnaie est presque infiniment adaptable. Cela aide à comprendre la grande variété d'origines et la multitude d'objets qui ont servi dans les monnaies primitives. Ils incluent : l'ambre, les bœufs, les bouilloires, les cauris, les clous, les cochons, le cuir, les fils, les gobelets, les gongs, les houes, l’ivoire, le jade, les œufs, les oumiaks, les perles, les plumes[5], le quartz, le riz, le sel, les tambours, les tapis, la vodka, les wampums, et les zappozats, qui sont des haches décorées – pour ne citer qu’un petit échantillon de l’énorme variété des monnaies primitives ; et cette liste alphabétique ne mentionne ni l’or, ni l’argent, ni le cuivre, ni aucune des quelques 230 monnaies de papier répertoriées.

 

Table 1.1 Fonctions de la monnaie

 

Fonctions spécifiques (principalement micro-économiques)

1.      Unité de compte (abstraite)

2.      Mesure commune de valeur (abstraite)

3.      Medium d’échange (concrète)

4.      Moyen de paiement (concrète)

5.      Standard de paiement différé (abstrait)

6.      Réserve de valeur (concrète)

 

Fonctions générales (principalement macro-économiques et abstraites)

7.      Actifs liquides

8.      Cadre du système d’allocation par le marché (les prix)

9.      Un des facteurs déterminants de l’économie

10.  Contrôle de l’économie

 

Comme il semble que presque n'importe quoi, en au moins un lieu et une époque, a servi de monnaie, cela a conduit certains auteurs, en particulier l'économiste français Turgot (1727-1781),  à en conclure que tout peut servir en pratique de monnaie. Il faut bien admettre que dans toute liste logique (sinon chronologique) des fonctions de la monnaie, telle que suggérée par la table 1.1, celle d'unité de compte devrait normalement apparaître la première. Néanmoins, vu que la monnaie est apparue dans une grande variété de situations différentes, cela n'a pas grand sens d'insister, ainsi que le font beaucoup d'économistes monétaires, pour analyser quelles seraient les fonctions primaires et originelles et quelles seraient celles secondaires et dérivées (voir Goldfield et Chandler 1981). Ce qui est maintenant la fonction principale de la monnaie dans une communauté ou un pays donnés peut très bien ne pas avoir été la fonction première ou originelle dans le passé, tandis que ce qui a été une fonction secondaire ou dérivée à un endroit peut dans une autre région avoir été la fonction originelle, qui aura elle-même donné naissance à une fonction dérivée. Ici encore, on observe une tendance parmi certains économistes à comparer ce qui semble aujourd'hui l'ordre logique au développement chronologique en réalité complexe de la monnaie au cours de sa longue histoire embrouillée. La liste logique des fonctions de la table ci-dessus n'implique donc aucune priorité dans le temps ou en terme d'importance, car celles qui peuvent apparaître au premier plan ne sont que la réflexion d'une époque et d'un endroit particulier.

Retournant maintenant vers la première fonction listée, il est aisé de voir, puisqu'une unité de compte ou de calcul est évidemment abstraite, qu’elle n’a en théorie aucune contrainte physique. Il est théoriquement possible de fabriquer un mot quelconque et de s’en servir pour les enregistrements comptables. En fait, ces dernières années, les autorités monétaires européennes ont coopéré pour produire précisément une telle unité – elles l'ont dénommée « l'unité de compte européenne », devenue plus tard l’écu, un prédécesseur fugitif de l'euro. Il existe un lien essentiel mais pas nécessairement une identité entre la monnaie de compte et la monnaie servant effectivement dans les échanges.

Ainsi, les cauris, les pièces ou les têtes de bétail étaient (et sont encore) habituellement comptées, tandis que les grains, l’or ou l’argent sont habituellement pesés : de là vient non seulement le mot « dépenser », du latin expendere, signifiant « peser, apprécier, examiner », mais aussi le mot anglais « pound », dont les sens modernes sont d’une part « livre sterling » et d’autre part « frapper avec un grand poids », et qui à l’origine était un poids donné de métal argent. Mais servir d'unité de compte n'est qu'une des fonctions de la monnaie, et, bien que n'importe quoi choisi au hasard, abstrait ou concret, puisse a priori remplir ce rôle d'unité de compte – et si un choix judicieux le ferait de manière admirable – il ne s’ensuit pas nécessairement qu'il remplirait de manière satisfaisante une quelconque des nombreuses autres fonctions de la monnaie. Bien que servir d'unité de compte ou de mesure commune de valeur – deux façons de regarder le même concept – sont dans les deux cas des abstractions, cela augmentait sensiblement la commodité de la monnaie si le médium ou le moyen de paiement, normalement concrets, portaient le même nom ou en tout cas étaient en cohérence avec les deux qualités abstraites de la monnaie que sont la comptabilité et la mesure. Cela veut dire par exemple, que son compte à la banque était en livres sterling (y compris les subdivisions), que les prix étaient cotés en livres, que l'on était payé en livres, et que l'on payait les achats de biens et de services aux autres aussi en livres. Mais pendant environ la moitié de la longue histoire monétaire de la £ sterling en Grande-Bretagne ce n'était pas le cas : il n'y avait aucune chose qui était une livre ; elle n'existait qu'en tant qu'unité de compte. Il y a de nombreux autres exemples similaires.

À côté des fonctions spécifiques de la monnaie listées dans la table 1.1, il y a beaucoup d'autres fonctions plus générales. Ces diverses fonctions et l'évolution de leurs relations formera le sujet principal du reste de notre étude, depuis les cauris jusqu'aux eurodevises. Cependant quelques autres aspects importants de la monnaie, difficiles à faire rentrer dans des catégories données, doivent au moins être mentionnés dans ce chapitre d'introduction : il s'agit tout d'abord du caractère insaisissable, comme du mercure, de la monnaie – ou, pour prendre une autre image, son adaptabilité tel un caméléon. La monnaie conçue pour une fonction spécifique assumera souvent d'autres tâches avec une désarmante facilité. La vieille monnaie s'adapte aisément aux nouvelles techniques et la nouvelle monnaie aux vieilles : c’est un bien éminemment fongible.

Venons-en maintenant à la question, finalement d'importance secondaire, de la définition formelle : qu'est-ce après tout que la monnaie ? La forme sous laquelle la question est posée suggère que la place appropriée pour une définition indiscutable, si l'on peut dire, est à la fin plutôt qu'au début de notre étude ; mais les impératifs de la coutume nous invitent à proposer au moins cette définition préliminaire : est une monnaie tout ce qui est d'un usage généralisé pour effectuer des paiements et pour tenir des comptes de débit et de crédit.

 

Les mouvements de pendule entre qualité et quantité : une méta-théorie de la monnaie

 

La monnaie est le mécanisme grâce auquel les marchés fonctionnent le mieux, où les forces de l'offre et de la demande se confrontent continuellement afin de trouver un niveau d'équilibre. Comme nous venons de le voir pour le troc, aucun autre mécanisme n'est aussi efficace que la monnaie dans cette fonction consistant à envoyer des signaux appropriés aux acheteurs et aux vendeurs, par le biais des changements de prix, permettant ainsi d'éliminer sans heurt les excès d'offre ou de demande. Les marchés sont, néanmoins, rarement parfaits, et en pratique même la monnaie ne peut pas ôter toute l'incertitude s'y trouve. Premièrement, l'information complète et l'interprétation correcte nécessaires pour parvenir à un équilibre parfait sont coûteuses ; deuxièmement, le flot global de biens et de services qui forment la contrepartie de la quantité totale de monnaie changent d'une période à l'autre en volume et en vitesse d'échange ; troisièmement – et c'est le plus important – la monnaie est par sa nature même dynamiquement instable en volume et en vélocité, en quantité et en qualité.

Nous allons voir, au fur et à mesure que se déroule notre histoire de la monnaie, qu'il y a un conflit incessant entre les intérêts des débiteurs qui cherchent à accroître la quantité de monnaie et cherchent des substituts acceptables, et les intérêts des créditeurs, qui cherchent à maintenir ou à accroître la valeur de la monnaie en limitant son offre, en refusant les substituts ou en les acceptant à contrecoeur, et d'une manière générale en essayant par tous les moyens de préserver la qualité de la monnaie. Bien que la plupart des consommateurs et des producteurs soient à certains moments à la fois débiteurs et créditeurs c'est leur pouvoir net qui influence la valeur de la monnaie. Ce qui est très intéressant dans une perspective historique c'est d'analyser les mouvements de long terme du pendule sous l'action des forces nettes des débiteurs, qui le font pencher à l'excès vers la dépréciation de la monnaie, et des forces nettes de créditeurs qui poussent vigoureusement dans l'autre direction afin d'accroître la valeur de l'unité de monnaie ou au minimum pour atténuer sa dépréciation. Tandis que les données historiques confirment la condamnation populaire des conséquences inflationnistes néfastes d'une quantité excessive de monnaie, elles révèlent aussi les effets moins évidents mais tout aussi destructeurs quand une insistance entêtée sur la qualité entrave sévèrement la croissance de l'économie.

Bien que la stabilité monétaire puisse être bénéfique sur le long terme à la majorité, il existe toujours des minorités puissantes capables de modifier l'équilibre des forces et souhaitant augmenter ou diminuer la valeur de la monnaie. Elles aident ainsi à maintenir le pendule perpétuellement en mouvement. Durant toutes les périodes de l'Histoire les débiteurs sont généralement plus pauvres et toujours beaucoup plus nombreux que les créditeurs, normalement plus puissants et moins nombreux, même si les dettes et les crédits totaux sont par définition égaux. Dans ce contexte c'est la distribution qui importe, même s'il faut se rappeler que les débiteurs peuvent inclure les politiciens les plus puissants et les entrepreneurs les plus ambitieux. Pendant de longues périodes de l'Histoire, le débiteur net le plus important était le monarque lui-même ou l'État, chacun possédant à des degrés divers le pouvoir souverain de déterminer la quantité de monnaie, quoique sans jamais pouvoir complètement contrôler l'acceptabilité des substituts monétaires*. Il n'est pas surprenant, quand l'État devient un débiteur net, que les oscillations du pendule tendent à s’amplifier.

Un monarque ou un gouvernement endettés ne sont généralement pas capables de réduire le fardeau réel de leur dette, mais ils peuvent rechercher consciemment ou inconsciemment la popularité auprès des masses elles-mêmes endettées en laissant les pressions économiques augmenter la masse monétaire ou ses substituts, et ainsi lever une partie du lourd fardeau de l’endettement des épaules des pauvres – et aussi de beaucoup d'entrepreneurs en début de carrière. C’est pourquoi il existe une tendance séculaire à la dépréciation de la monnaie, une tendance freinée et parfois même temporairement inversée quand les créditeurs nets, comme les propriétaires, les riches prêteurs et les banquiers bien établis, ont l’ascendant et peuvent utiliser leur influence en générale puissante pour guider l’action du gouvernement.

Correspondant ainsi à notre définition préliminaire de la monnaie, nous avons un cadre théorique simple pour étudier les changements dans la valeur de la monnaie : il s'agit de la « théorie du pendule » ou, dans une terminologie plus élaborée, la « théorie des oscillations débiteur-quantité / créditeur-qualité ». Toutes les époques, particulièrement après que des changements brutaux eurent lieu dans les affaires monétaires, ont vu apparaître d'innombrables théories proposant des explications de la valeur actuelle de la monnaie. D’un point de vue historique plus large, ces théories temporaires, quel que soit leur nom, se classent sans grande distorsion dans la catégorie débiteur-quantité ou dans la catégorie créditeur-qualité. La théorie du pendule fusionne ces deux ensembles de théories divergentes et apparemment contradictoires en une union symbiotique. Elle explique pourquoi les théories temporaires, comme certains aspects de la monnaie elle-même, tendent vers les extrêmes des oscillations, et elle aide à comprendre pourquoi des théories opposées ont tendance à se succéder de manière récurrente au cours des siècles, séparées parfois par de longues périodes de stabilité économique relative.

La théorie du pendule est, ainsi, particulièrement utile dans une perspective longue de l'histoire de la monnaie. Toutefois elle peut aussi apporter un éclairage dans les controverses financières actuelles, car c'est dans le cadre de cette théorie plus vaste que prennent place les théories courantes, à la mode et « temporaires » construites pour correspondre à une période donnée, dans laquelle elles jouent un rôle puissant mais inévitablement limité. Dans ce sens, la théorie du pendule agit comme une méta-théorie de la monnaie, c'est-à-dire une théorie générale englobant des ensembles de théories plus limitées et partielles, surgissant en fonction des circonstances particulières de leur époque. La théorie globale ou méta-théorie du pendule explique aussi pourquoi les théories courantes de la monnaie, en dépit de la confiance très forte dont elles bénéficient à un moment, peuvent évoluer brutalement et diamétralement (de manière si étrange pour les non initiés) en une théorie opposée tout aussi aveuglément acceptée, cela en un laps de temps se prêtant à l’investigation historique. La vue longue offerte par la théorie du pendule aide aussi à corriger le « court-termisme » dangereux présent dans beaucoup de théories et de pratiques financières courantes.

L'exemple le plus récent, et donc sans doute le plus évident, illustrant la théorie du pendule est l’immense balancement depuis une acceptation presque universelle des idées et des politiques reposant largement, mais temporairement, sur la « théorie monétaire de la liquidité », soutenue par les Keynésiens, vers les idées, et encore plus les pratiques, devenues récemment en vogue, étroitement fondées sur les théories monétaristes de Milton Friedman et ses disciples. Un autre exemple récent de ce principe vieux comme le monde s'observe la tendance, qui a fait couler beaucoup d’encre, des valeurs des devises à « dépasser » (« overshoot ») leur niveau d'équilibre sur les marchés des changes, une fois libres de fluctuer par rapport à leurs taux de change fixe. L'extrême volatilité des taux d'intérêt durant une grande partie de l'après-guerre est un troisième exemple du pendule en pleine action.

Dans la chronologie d'une oscillation, la qualité vient d'abord ; car si ce qui est destiné à servir comme monnaie n'est pas suffisamment désiré pour être conservé dans ce but, on ne le choisira pas pendant assez longtemps pour entraîner l'imitation. Mais si le choix est confirmé par l'acceptation générale alors, tôt ou tard, dépendant de la communauté en question, la qualité sera confrontée à la concurrence d'une quantité croissante de substituts. L'imitation monétaire est la forme la plus efficace de flatterie. Au fur et à mesure que la quantité s'accroît la qualité en général baisse, et, si le processus s’accélère, la devise peut en arriver à être complètement discréditée et inutile, exigeant d’être remplacée par une nouvelle forme monétaire qui commencera par mettre en avant sa qualité spéciale ; d'où les réformes périodiques de la monnaie qui ponctuent l'histoire monétaire, suivies par une rechute finale.

Il découle de la théorie du pendule que plus la masse monétaire est maintenue proche de sa position d'équilibre, plus modérées seront les mesures, telles que les modifications du taux d'intérêt directeur, nécessaires pour rétablir l'équilibre général. Inversement, un éloignement important du point d'équilibre demandera des contre-mesures tellement énergiques, comme des changements importants dans les taux d'intérêt, qu'un dangereux retour de balancier, allant trop loin dans l'autre sens, en est la conséquence habituelle. Un peu de maintenance monétaire préventive peut éviter des grosses réparations ultérieures.

Finalement il est essentiel de comprendre que le pendule monétaire est rarement au repos au point d'équilibre parfait entre les intérêts contradictoires des créditeurs et des débiteurs, si bien que la monnaie est elle-même rarement « neutre » dans son incidence sur l'économie réelle et la prospérité des différents groupes qui forment la communauté, car ils sont tous parties prenantes en permanence dans leur vie quotidienne. Les changements monétaires de quelque importance ne pourraient être neutres que si chacun avait les mêmes quantités, revenus, patrimoine, dettes, anticipations, etc. : une impossibilité. Sur ce point Kindelberger cite Schumpeter qui dit « douter que la monnaie puisse jamais être neutre ». (Voir Kindelberger, Charles P., A Financial History (1994 éd., p. 4).) Cette caractéristique accroît encore l'importance de la monnaie dans l'histoire économique, sociale et politique.



* Ces quatre livres ont été publiés en français : mettre les références (Les notes de bas de page appelées par des étoiles sont du traducteur, celles appelées par des chiffres sont de l’auteur.)

[1] Pour une présentation puissante et plus optimiste de ces questions, voir B. Lomborg, The Skeptical Environmentalist (Cambridge, 2001).

[2] Selon l’enquête de l’ONU La population mondiale, 2001, 2,8 milliards d’individus vivaient déjà dans des villes, chiffre qui passera à 3,9 milliards en 2015, avec vingt-trois villes dépassant les 10 millions d’habitants, dont cinq villes au dessus de 20 millions.

[3] « L'avènement des micro-ordinateurs a réduit certains des problèmes de base liés au troc : la coïncidence des désirs d'achat et de vente, et la dissémination de l'information », A. Marvash et D. J. Smyth, Economic Letters 64, 1999, p. 74.

* L’eisteddfod est un festival traditionnel gallois mêlant littérature, musique et théâtre.

** Les Highland Games sont des festivals traditionnels écossais similaires à l’eisteddfod gallois.

* Ces pratiques sont moins absentes qu’on ne croît des sociétés occidentales « évoluées ». Voir Theory of the Leisure Class de Thorstein Veblen (économiste et sociologue américain – né en 1857, décédé en 1929).

* Paul Einzig (1897-1973), journaliste financier et auteur d’ouvrage académiques. Source : http://eh.net/bookreviews/library/officer.shtml.

[4] La formule pour le nombre de sous-ensembles formés de p items (sans tenir compte de l’ordre) dans un ensemble de n items est Cnp = n! / [p! (n-p)!]. Ici n est le nombre de produits échangeables, et p est égal à 2.

* La question sera approfondie quand nous verrons la différence entre la monnaie-réserve-de-pouvoir-d’achat et la monnaie-unité-de-compte.

** Dans certaines cultures, les palabres préliminaires à un contrat éventuel – qu’il serait erroné de vouloir abréger – servent aussi à connaître et jauger son interlocuteur. (N.d.T.)

* Le forint fut introduit le 1er août 1946 au taux de change de 1 forint = 4×1029 pengő.

* Ministère anglais du Commerce et de l’Industrie.

* Exchange and Mart est maintenant aussi présent sur Internet avec le site http://www.exchangeandmart.co.uk/.

** 1 acre ≈ 0,4 hectare.

* Ensuite, entre 1981 et 2006, l’emploi en Grande-Bretagne a continué à évoluer comme suit :

 

 

Agriculture

Industrie

Services

Jobs totaux

1981

2,4%

32,6%

65,0%

26,0 millions

2006

1,4%

18,2%

80,4%

31,1 millions

 

Source : http://www.statistics.gov.uk/statbase/product.asp?vlnk=8286.

* Ecrivain et philosophe anglais, Harriet Martineau (1802 – 1876) était connue à son époque comme journaliste, économiste politique et abolitionniste controversée. Elle a aussi été toute sa vie un défenseur de la cause féministe. Source : http://en.wikipedia.org.

* Mentionné, par exemple, dans le Code d’Hammourabi et dans la Bible.

** Le Danegeld (littéralement : or [pour les] Danois) était un impôt établi en Angleterre, vers l’an mil, par le roi Ethelred II pour acheter le départ des Danois. Source : http://fr.wikipedia.org.

* Georg Friedrich Knapp (1842-1926) était professeur d’Économie et doyen de l’Université de Strasbourg – l’Alsace et la Lorraine étant alors des territoires allemands.

** Traduction anglais disponible sur Internet à l’adresse : http://socserv2.socsci.mcmaster.ca/~econ/ugcm/3ll3/knapp/StateTheoryMoney.pdf

 

*** Sir Richard Stafford Cripps (1889-1952), homme politique travailliste, chancelier de l’Échiquier entre 1947 et 1950.

[5] Par exemple, les plumes de quetzal utilisées comme monnaie par les Aztecs, et devenues la devise du Guatemala.

* En France, par exemple, les SEL (Systèmes d’échange locaux) reposant sur des monnaies locales mises au point par une communauté sont sévèrement combattus par les pouvoirs publics.