Source : http://phare.univ-paris1.fr/textes/Oresme/Encoignard.html

Nicole Oresme

Grand Maître du Collège de Navarre
Evêque de Lisieux
(Vers 1320-1382)

Eloge prononcé aux Assises littéraires de "La Pomme"
Place Matignon, à Lisieux
le 28 Juillet 1902
par

Octave ENCOIGNARD
Membre de "La Pomme"

 

Monsieur le Président, Mesdames, Messieurs,

La plaque commémorative qui fut placée en 1868 au-dessus de cette porte de l'ancien évêché de Lisieux, est une preuve, parmi tant d'autres, que votre antique cité ne fut jamais oublieuse de ses grands hommes. L'éloge de Nicole (1) Oresme, dont les oeuvres ont suscité de nombreux et remarquables travaux d'érudition, a été prononcé à la Société d'Emulation, il y a trente-quatre ans, par un éminent orateur (2). A défaut d'une voix aussi autorisée, "La Pomme" a désiré néanmoins qu'un aussi bel exemple fût suivi. Elle a daigné confier à l'un de ses plus modestes sociétaires l'honneur de vous rappeler quel rôle social important fut rempli par ce savant homme d'église et quelle valeur il faut attribuer à ses oeuvres.

Au XIVe siècle, après une longue période d'anarchie, un prince qui mérita son surnom de Sage et de Savant, Charles V, prit enfin les rênes du gouvernement. Avec l'épée d'un Breton, Duguesclin, il put chasser de France les Anglais et ce fut surtout grâce aux bons conseils d'un Normand, Nicole Oresme, qu'il devint un administrateur célèbre à juste titre.

La vie d'Oresme fut celle d'un enfant du peuple, parvenu par son seul mérite à d'éminents emplois et à de hautes dignités. Après plus de cinq cent ans, la biographie d'un homme ne laisse pas d'avoir certaines obscurités. C'est alors que la critique historique, faute de documents authentiques, fait souvent de vains efforts pour découvrir la vérité. Tout ce que l'on peut savoir sur la naissance d'Oresme, c'est qu'il a toujours été considéré comme Normand et que l'on place l'époque de sa naissance vers 1320. Quelques auteurs le font naître à Bayeux, d'autres à Caen ou à Allemagne près Caen. Sa famille devait être peu fortunée. Il se destina au sacerdoce dans un temps où le mot clerc était synonyme d'homme éclairé, et où, pour pouvoir s'instruire, il était presque nécessaire d'entrer dans les Ordres. Ce fut sans doute quelque prêtre obscur de son pays qui lui enseigna les premiers éléments du latin. Son intelligence et son amour de l'étude durent se révéler de bonne heure, et c'est probablement ce qui lui valut d'être recommandé à quelqu'un de l'entourage du roi, qui lui conféra une bourse au collège de Navarre. C'est là que nous le trouvons en 1348, époque à laquelle il commença ses études de théologie.

Un collège, au XIVe siècle, ne ressemblait guère à nos établissements actuels. C'était une sorte d'asile fondé par la charité privée. Le collège de Navarre était dû à la générosité de Jeanne de Champagne, épouse de Philippe-Le-Bel ; il datait de 1304. L'entrée pouvait en être ouverte, sans condition de naissance, de famille ou d'âge, à tout Français pauvre qui se destinait à l'étude de la grammaire, de la logique ou de la théologie. On y comptait soixante-dix boursiers, y compris le Grand-Maître lui-même, les professeurs et les chapelains. Oresme y fut successivement, mais non peut-être sans interruption d'études ou de fonctions, étudiant, professeur et enfin Grand-Maître, après avoir été reçu Docteur (1356-1365).

Dans quelles circonstances et en quelle qualité fut-il appelé à la Cour ? - Sa réputation de mathématicien, de philosophe et de théologien attirèrent probablement sur lui l'attention du roi Jean II. Fut-il, à proprement parler, le précepteur du Dauphin ? - Il est difficile de se prononcer sur ce point. Toutefois, étant donné son âgé (3), il aurait pu l'être à un moment où ses études, quoique terminées, ne lui avaient pas encore valu tous ses grades. Ce que l'on peut affirmer, c'est qu'Oresme fut appelé à donner à l'héritier de la couronne des leçons de philosophie et de religion.

Il essaya particulièrement de le mettre en garde contre les superstitions astrologiques. On avait alors, chez les Grands, un véritable engouement pour cette fausse science.

Oresme se fit un devoir de réagir contre elle, et il écrivit dans ce but deux ouvrages : d'abord, le traité, resté manuscrit, intitulé : Contra judiciarios astronomos et principes in talibus se occupantes ; puis plus tard (1372), le traité des Divinations, réfutation plus complète de la prétendue science.

A ce point de vue, il est permis de regretter que Charles V n'ait pas suffisamment profité des leçons de cet excellent maître. On sait, en effet, que le roi appela à la Cour le fameux Thomas de Pisan, qui devint son astrologue favori, toujours écouté et toujours obéi.

Dans la préface de sa traduction de la Politique d'Aristote, Oresme prend le titre de chapelain du roi. On en a conclu à tort qu'il fut chanoine, d'autres vont jusqu'à dire trésorier de la Sainte-Chapelle. Ces assertions ne sont pas fondées.

Sa promotion à l'archidiaconé de Bayeux, bénéfice médiocre qui ne l'obligeait pas à habiter cette ville, ne lui permit pas, malgré son désir et ses prétentions, de conserver en même temps la grande-maîtrise du Collège de Navarre. Un arrêt du Parlement de Paris du 4 décembre 1361, rejeta définitivement sa demande.

Un peu plus tard, il fut appelé au décanat de Rouen. C'était déjà un poste élevé dans l'église de Normandie. L'on y parvenait par voie d'élection. L'administration et le professorat d'Oresme au Collège de Navarre, ainsi que les ouvrages qu'il avait composés, y compris ses oeuvres de prédication, sont des titres plus que suffisants pour justifier le choix du chapitre de Rouen.

Oresme passa-t-il dans cette ville la plus grande partie du temps qu'il fut doyen ? Il est probable que Charles V le retint souvent près de lui dans son Conseil, ce qui l'exposa à être traité plus tard de prélat de Cour. En tout cas, la veille de Noël 1363, il était à Avignon, où en présence du pape Urbain V et des cardinaux, il prêcha le sermon qui a pour texte ce passage d'Isaïe : "Le salut que je dois envoyer est proche et une justice sera bientôt découverte". Oresme ne craignit pas de faire entendre à son imposant auditoire les paroles les plus sévères, en lui annonçant une ruine prochaine s'il ne s'opérait une réforme dans l'Eglise.

Trois ans plus tard, il fut chargé d'une mission officielle. Charles V envoya à Avignon une ambassade solennelle, et, malgré toutes les opinions contraires qui se sont élevées à cet égard (4), c'est bien Nicole Oresme qui en fut l'orateur. Le roi faisait tous ses efforts pour retenir en France le pape Urbain V, que les Italiens rappelaient à Rome. Dans sa harangue latine, Oresme débute par un long exorde en l'honneur du Souverain Pontife ; puis il imite et commente un court dialogue extrait des Actes de l'apôtre Pierre et dont un romancier célèbre a, depuis, popularisé le début : Domine, quo vadis ?" "Seigneur où allez-vous ?". Entre le Père et le Fils, c'est-à-dire entre le Pape et le Roi de France, il suppose l'entretien suivant : "Seigneur, où allez-vous ?". Et le Père répondait : "Romam". "Je vais à Rome". - "Pour vous faire crucifier une seconde fois, répliquait le Fils". - Ce discours fit une certaine impression sur le pape, mais la cause était perdue d'avance.

En 1377, après avoir composé de nombreux ouvrages, le Doyen de Rouen, écrivait les lignes suivantes : "Et ainsi à l'aide de Dieu, j'ai accompli le livre du "Ciel et du Monde" (5) à commandement de très excellent prince Charles, Quint de cest nom, par la grâce de Dieu roi de France, lequel, en ce faisant, m'a fait évesque de Lisieux". Oresme remplaçait l'évêque Alphonse Chevrier, décédé le 26 juillet. Il eut pour compétiteur Renault de Dormans, neveu de l'ancien chancelier Jean de Dormans. La lutte fut vive et il y eut échange de lettres entre la Cour de Rome et le Roi. Oresme triompha. (La bulle de confirmation est du 3 août 1377). Mais il ne se pressa pas de prendre possession de son siège. Sacré à Paris, le dimanche avant le 26 janvier 1378, en présence du roi qui lui fit présent de deux anneaux magnifiques, c'est seulement le 18 juin 1378 qu'il prêta serment devant l'archevêque de Rouen, Guillaume de Lettrange.

Pendant ces six mois, il resta à Paris, où, revêtu de sa nouvelle dignité, il figura dans plusieurs ectes importants : notamment au cortège de réception de l'empereur Charles IV, en janvier 1378, et aux obsèques de Jeanne de Bourgon, épouse de Charles V, où il remplit les fonctions de sousdiacre (16 février 1378).

"Il est à croire, dit M. Meunier dans sa thèse de 1857, qu'il se rendit, aussitôt après les funérailles de la reine Jeanne, dans son évêché de Lisieux, dont il ne devait plus sortir". Malheureusement rien n'est plus contestable (6). Des documents authentiques semblent bien démontrer, au contraire, qu'il habita Rouen pendant quelques temps encore (7). Sa présence dans son diocèse eût été cependant très utile. C'était l'époque de la lutte contre Charles-le-Mauvais qui avait des domaines en Normandie et avait pris parti pour les Anglais. Or, en tant que comte de Lisieux, l'évêque devait se préoccuper de la défense de la ville. D'autre part, le grand schisme d'Occident allait commencer, et c'était partout une époque de trouble au point de vue spirituel. Il faut croire que des raisons très importantes tinrent alors pendant quelque temps Nicole Oresme éloigné de son siège épiscopal. Ce n'est qu'après la mort de Charles V (16 septembre 1380) qu'il paraît s'être définitivement fixé dans son évêché (8).

Sur son administration épiscopale, très peu de documents nous restent. Ils suffisent néanmoins pour attester qu'il sut remplir ses devoirs et soutenir ses droits. Nicole Oresme mourut dans cet évêché le 11 juillet 1382 (9) et fut inhumé dans la cathédrale auprès de la porte gauche du choeur.

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Ses oeuvres sont nombreuses et notre intention n'est pas d'en parcourir la liste. Celles qui sont relatives à l'astrologie, aux sciences mathématiques, physiques et naturelles, sauf le Traité de la Sphère, sont restées manuscrites. Il en est de même des écrits de théologie, de rhétorique sacrée et des sermons (excepté le sermon de 1363). Les éditions des autres oeuvres sont difficile à trouver, sauf le Traité de la première invention des Monnaies que Wolowski a publié en 1864.

C'est surtout par ce dernier ouvrage qu'Oresme est demeuré célèbre (10). Ecrit d'abord en latin, il fut ensuite traduit en français par l'auteur lui-même, comme on peu s'en convaincre en lisant la conclusion du traducteur. Après avoir indiqué d'une façon très nette l'origine de la monnaie, sa nature et son usage, selon les idées que l'on pouvait en avoir à cette époque, Oresme traite ensuite cette question de droit : Les rois peuvent-ils de leur propre autorité et selon leur bon plaisir, changer les monnaies qui ont cours dans leurs états et faire tourner à profit pour eux l'opération ? A ce moment, le souvenir de pareils actes de la part de Philippe-le-Bel et de ses successeurs était dans toutes les mémoires. Or c'est pour combattre de nouvelles altérations possibles des monnaies qu'il développa une pareille thèse. Après examen de la question en elle-même et des inconvénients qui résulteraient de changements pareils tant pour le prince que pour le corps social, Oresme se prononce énergiquement pour la négative : "Muer la monnaie, dit-il, de quelque façon et sous quelque prétexte que ce soit, c'est comme si le roi me pouvait "ôter ma robe ou autre chose", "c'est droitement tyranniser et fait de parfait tyran". - "C'est chose propre à un prince de condamner et punir les faux-monnayeurs" "comment donc ne doit-il pas avoir grand vergogne, si on trouve en lui la chose qu'il devrait punir en un autre par très laide et infâme mort". De tels actes font tort à la puissance royale et disposent le corps social à rejeter tôt ou tard la famille régnante.

Ce livre influa beaucoup sur l'esprit du roi dans l'effort qu'il fit pour rétablir, après la paix, l'ordre monétaire et pour le maintenir malgré le retour de la guerre et les nécessités financières de 1369. Malheureusement, un peu plus tard, on oublia de nouveau les excellents préceptes contenus dans cet ouvrage, dont les idées économiques sont très avancées pour l'époque.

Dans ses traités contre l'astrologie, Oresme s'est montré un précurseur des philosophes modernes. C'est à l'expérience , en effet, et à la raison qu'il s'adresse pour condamner cette "science fallacieuse". Il n'était certes pas banal non plus, au XIVe siècle, d'écrire un Traité de la Sphère en simple exposition scientifique, sans mélange de fables ni de moralisations. Dans un temps où tout se pouvait par l'autorité. Oresme fut une rare exception. Il fut vraiment un penseur original.

On raconte que des miniatures de l'époque montraient le roi recevant des mains d'Oresme sa traduction de la Politique d'Aristote, faite sur le latin, comme ses autres versions du même philosophe. Dans ces ouvrages, d'une concision et d'une fermeté de style dont la prose française n'avait jusque-là que de bien rares exemples, il donna une libre interprétation de la pensée du Stagyrite en l'adaptant à la politique de son temps.

Les écrivains français n'avaient alors à leur disposition qu'une langue à peine formée, dépourvue de termes scientifiques et philosophiques. Nicole Oresme a rendu d'éminents services en tirant du latin des mots nouveaux, dont un grand nombre ont été consacrés par l'usage.

Esprit très libéral et dépassant de beaucoup le niveau intellectuel de son époque, notre illustre compatriote annonce déjà ce que seront les hommes de la Renaissance, qui exprimèrent souvent leur admiration pour ses oeuvres.

Il mérite de notre part un sincère hommage, car notre histoire le place à juste titre parmi ceux qui ont le plus contribué à faire la grandeur de notre pays.

C'est pourquoi, au nom de la Société littéraire "La Pomme", j'adresse à ce grand Normand un respectueux souvenir et un cordial salut (11).

Notes :
(1) C'est ainsi qu'il écrit lui-même son prénom dans sa traduction du "Ciel et du Monde".
(2) M. Paul Target ; séance de la Société d'Emulation du 29 novembre 1868.
(3) Contrairement à ce que dit M. Francis Meunier. Thèse pour le Doctorat-ès-lettres (1857).
(4) Voyez : "Histoire de l'ancienne Faculté de Théologie", par l'abbé Féret, qui réfute les arguments de F. Meunier dans sa thèse française de 1857.
(5) Traduction d'Aristote.
(6) Abbé Féret, ouvrage cité.
(7) Lettre de Charles V, du 11 novembre 1377, demandant de conserver à l'ancien Doyen son manoir capitulaire. - Pièce du 2 juillet 1388, datée de Rouen, "In domo habitationis nostrae".
(8) On ne voit pas cependant qu'il ait assisté aux obsèques royales, et son nom ne figure point dans le testament qui établit le Conseil de régence. Son rôle politique était terminé.
(9) Date donnée par Huet. Origines de Caen.
(10) M. Bridrey, docteur en droit de la Faculté de Caen, à qui nous sommes reconnaissant des nombreux renseignements qu'il nous a fournis sur Oresme, prépare en ce moment une thèse sur l'oeuvre économique de notre auteur.
(11) BIBLIOGRAPHIE.
Sources :
Huet : Origines de Caen (en français).
Jean de Launoy : Histoire du collège de Navarre (en latin). -
Gallia Christania : Tome XI, col. 788.
Etudes sur le sujet :
Francis Meunier : Essai sur la vie et les ouvrages de Nicole Oresme. Thèse pour le Doctorat ès-lettres (1857).
Abbé Féret : L'ancienne faculté de théologie de Paris. Tome III.