HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE OCCIDENTALE, par Bertrand Russell, © 1946

 

I.1.5 : PARMENIDE

Les Grecs n'étaient pas des adeptes de la modération, que ce soit dans leurs théories ou dans leurs pratiques. Héraclite maintenait que tout change ; Parménide rétorquait que rien ne change.

Parménide (c. -515, c. -450) est né à Elée, dans le sud de l'Italie, et vécut sa vie adulte durant la première moitié du Ve siècle av jc. D'après Platon, Socrates (-470, -399) dans sa jeunesse a eu un entretien avec Parménide, alors un vieil homme, et apprit beaucoup de lui. Que cet entretien ait historiquement eu lieu ou pas, nous pouvons en déduire une chose, par ailleurs évidente : Platon lui-même a été influencé par les doctrines de Parménide.


Ville d'Élée en Italie du Sud

Les philosophes du sud de l'Italie et de Sicile étaient plus enclins au mysticisme et à la religion que ceux d'Ionie, qui, considérés globalement, étaient plutôt de tendance rationaliste et sceptique. Mais les mathématiques, sous l'influence de Pythagore, s'épanouirent davantage en Grande-Grèce [= le pied de la botte italienne] qu'en Ionie ; les mathématiques, à cette époque-là, étaient cependant inextricablement mêlées de mysticisme. Parménide a été influencé par Pythagore, mais jusqu'à quel point reste une conjecture. Ce qui rend Parménide historiquement important est qu'il inventa une forme d'argument métaphysique qui, sous une forme ou sous une autre, se retrouvera chez la plupart des métaphysiciens après lui jusqu'à Hegel. On dit souvent de lui qu'il inventa la logique, mais ce qu'il a réellement inventé est la métaphysique fondée sur la logique.

L'Un de Parménide (= le monisme)

Parménide présenta sa doctrine dans un poème intitulé "De la nature". Il considère que les sens sont trompeurs, et condamne une multitude de choses sensibles comme étant de pures illusions. Le seul vrai être est "l'Un", qui est infini et indivisible. Ce n'est pas, comme chez Héraclite, une union d'opposés, puisqu'il n'y a pas d'opposés. Il pensait apparemment, par exemple, que "froid" signifiait seulement "pas chaud", et "obscur" "pas lumineux". "L'Un" conçu par Parménide n'est pas la même chose que ce que nous concevons comme Dieu ; il semble y penser comme à quelque chose de matériel et étendu, car il parle de lui comme d'une sphère. Mais il ne peut pas être divisé, car l'entièreté du Un est présent partout.

On ne peut penser ou parler que de ce qui existe, et l'argument de Parménide pour prouver que rien ne change

Parménide divise ses enseignements en deux parties, appelées respectivement "la voie de la vérité" et "la voie de l'opinion". Nous n'avons pas besoin de nous occuper de la seconde. Ce qu'il dit concernant la voie de la vérité, dans ce qui nous est parvenu, est, dans son essence, ceci :

"Tu ne peux pas connaître ce qui n'est pas -- c'est impossible --, ni en parler ; car c'est la même chose à laquelle on peut penser, et qui est."

"How, then, can what is be going to be in the future? Or how could it come into being? If it came into being, it is not; nor is it if it is going to be in the future. Thus is becoming extinguished and passing away not to be heard of. "

Tentative de traduction de cet amphigouri : "Comment, alors, ce qui existe maintenant peut-il accéder à l'existence seulement dans l'avenir ? Ou comment peut-il accéder à l'existence ? S'il existe déjà, il ne va pas accéder à l'existence dans l'avenir ; et il n'existe pas maintenant, s'il n'existera que dans l'avenir. Donc naître n'a pas de sens ; mourir non plus."

Autre phrase amphigourique : "The thing that can be thought and that for the sake of which the thought exists is the same ; for you cannot find thought without something that is, as to which it is uttered."

John Burnet (classiciste écossais, 1863-1928) dit : "Le sens de la phrase ci-dessus, je pense, est ceci : il ne peut pas y avoir de pensée utilisant ou portant sur un nom qui ne soit pas le nom de quelque chose de réel."

L'essence de cet argument est la suivante [c'est maintenant à nouveau Russell qui parle] : quand vous pensez, vous pensez à quelque chose ; quand vous utilisez un nom, ce doit être le nom de quelque chose. Qu'il s'agisse de la pensée ou du langage [la pensée n'étant en quelque sorte que le langage tenu à soi-même dans sa tête], cela demande des objets qui existent en dehors de la pensée ou du langage. Et puisqu'on peut penser ou parler de choses à un moment ou à un autre, ce à quoi on pense ou ce dont on parle doit exister en permanence et de tout temps. Par conséquent, il ne peut pas y avoir de changement, car le changement consiste en quelque chose qui arrive à l'existence et quelque chose qui en part.

[Maintenant c'est AC qui parle : L'argument de Parménide, pour un esprit moderne, est juste de l'air chaud. Parménide part de l'idée, ou part du principe, qu'on ne peut pas parler ou même penser à quelque chose qui n'existe pas. En outre puisque le changement implique la disparition de certaines choses et l'apparition d'autre, parler de changement implique parler de choses qui n'existent pas ou plus. C'est impossible, d'après Parménide. Donc, conclut-il, il n'y a pas de changement, etc.

On a envie de demander à Parménide : "De quoi parles-tu quand tu parles de changement -- puisque tu viens de dire, toi-même, que le changement n'est pas possible, en d'autres termes n'existe pas ?..." Mais bon, regardons plutôt l'influence de Parménide sur la pensée occidentale.

On notera que c'est sans doute cette pensée parménidienne -- qu'on ne peut penser ou parler que de ce qui "existe" --, qui indépendamment de sa "preuve" absurde que rien ne change, a conduit aussi à l'impossibilité de penser au zéro en numération et a donc freiné l'adoption de la numération décimale de position qui nécessite un zéro. Elle a freiné aussi l'acceptation des nombres négatifs vers le XIIIe siècle, et beaucoup d'autres choses.

Mais avant cela nous verrons d'abord sous quelle forme elle est passée chez Platon, et la suite.]

Premier exemple en philosophie d'argument partant de la pensée et du langage pour arriver à une application au monde

L'argument de Parménide est le premier exemple en philosophie d'un argument partant de la pensée et du langage pour arriver à une application au monde en général. On ne peut naturellement pas l'accepter comme valide, mais cela vaut le coup d'essayer de voir quel élément de vérité il contient.

Nous pouvons arranger cet argument [pas pour le modifier, mais pour tenter de le rendre plus clair] de la manière suivante : si le langage veut dire quelque chose, les mots doivent avoir un sens, et en général ils ne doivent pas simplement signifier d'autres mots, mais signifier quelque chose qui "est là", qu'on puisse en parler ou pas. Supposons, par exemple, que vous parliez de George Washington. Sauf s'il y a eu une personne de ce nom, ce nom (semble-t-il) n'aurait pas de sens, et des phrases le contenant seraient tout aussi dénuées de sens. Parménide maintient que non seulement George Washington doit avoir existé dans le passé, mais que dans un certain sens il doit encore exister maintenant, puisque nous pouvons utiliser son nom aujourd'hui de manière signifiante. Cette affirmation paraît manifestement fausse, mais comment pouvons-nous contourner le problème ?

[Notons, pour plus tard, que cette exigence de la part de Parménide que "les choses dont on parle nécessairement existent", va tout droit nous conduire au monde platonicien où existent les choses parfaites dont on parle, un cercle parfait par exemple, et qui n'existent pas dans le monde réel. Dans le monde réel un cercle parfait n'existe pas -- ce n'est qu'une idée. On voit que Platon va d'une manière ou d'une autre, que nous verrons, placer ce cercle parfait dans un monde autre qu'ici bas, où il "existera". C'est, à mon sens, l'une des idées de Platon. Nous verrons cela plus tard, dans quelques chapitres.]


Laurence Olivier dans Hamlet de Shakespeare

Prenons un personnage imaginaire, disons Hamlet. Considérez l'affirmation "Hamlet était Prince du Danemark". Dans un certain sens c'est vrai, mais ce n'est pas la vérité historique. L'affirmation vraie, au sens historique, est "Shakespeare dit que Hamlet était Prince du Danemark", ou, plus explicitement, "Shakespeare dit qu'il y avait un Prince du Danemark nommé 'Hamlet'". Maintenant il n'y a plus rien d'imaginaire. Shakespeare et Danemark et le bruit "Hamlet" sont tous réels, mais le bruit "Hamlet" n'est pas un réel nom, puisque personne ne s'appelle réellement "Hamlet". Si vous dites "'Hamlet' est le nom d'un personnage imaginaire" ce n'est pas totalement correct ; vous devriez dire "On imagine que 'Hamlet' est le nom d'une personne réelle".

Hamlet est un individu imaginaire ; les licornees sont une espèce imaginaire. Certaines phrases dans lesquelles apparaît le mot 'licorne' sont vraies, d'autres sont fausses, et dans tous les cas pas directement [c'est-à-dire, ne disent de toute façon pas qu'elles existent]. Considérez "une licorne a une corne" et "une vache a deux cornes". Pour prouver la deuxième phrase, vous devez regarder une vache ; ce n'est pas suffisant de dire que dans certains livres il est écrit que les vaches ont deux cornes. Mais les faits prouvant que les licornes n'ont qu'une seule corne ne se trouvent que dans les livres, et en fait l'affirmation correcte est : "Certains livres déclarent qu'il y a des animaux avec une seule corne, appelés licorne". Toutes les affirmations sur les licornes sont en fait sur le mot "licorne", de même que toutes les affirmations sur Hamlet sont sur le mot "Hamlet".

Cosmogonies, modèles du monde, et modèles de la connaissance

[Ces présocratiques, comme Parménide, cherchaient un modèle du monde et un modèle de la connaissance. Ce qu'ils ont proposé ne satisfait plus un esprit moderne. Nous avons d'autres modèles du monde et de la connaissance qui nous satisfont davantage, et marchent beaucoup mieux. Mais nous sommes 25 siècles plus tard. Et nous verrons la lente progression de la pensée au cours de ces siècles : la suite grecque, la pensée chrétienne (essentiellement platonicienne puis aristotélicienne) pendant mille ans (500 -> 1500), puis la pensée moderne à partir de 1500 environ.

D'une part, cependant, les modèles d'Héraclite ou de Parménide ne sont pas idiots -- même s'ils nécessitent pas mal de contorsions intellectuelles pour les suivre (et ça continuera avec Platon) --, mais ils ont influencé la pensée occidentale pendant une vingtaine de siècles (de -500 à +1500) !

Héraclite a dit que "tout change constamment" et que "tout est le résultat de tensions entre contraires". Parménide a dit "on ne peut penser ou parler que de ce qui existe" ; il en déduit même une preuve tirée par les cheveux que rien ne change car, dans un changement, des choses se mettent à exister et d'autres disparaissent, donc quand on parle d'un changement, "sur la durée", on est amené à parler de choses qui n'existent pas encore ou qui n'existent plus.

Les idées de Parménide sont séduisante un instant. Mais on voit vite qu'elles conduisent à des modèles inextricable et tirés par les cheveux du monde et de la connaissance.

Cependant, comme R. l'a expliqué au début du chapitre précédent sur Héraclite, il y a eu, et il y a encore, des esprits qui ont admiré sans réserves ni esprit critique les philosophes grecs à cause de leur "génie". J'en ai connu plusieurs qui enseignaient à la Sorbonne ou qui avaient les plus belles peaux d'ânes françaises.]

Mais il est évident que, dans la plupart des cas, nous ne parlons pas des mots eux-mêmes [les signifiants], mais de ce que les mots signifient [les signifiés]. Et cela nous ramène à l'argument de Parménide selon lequel pour qu'un mot soit utilisé de manière significative il doit vouloir dire quelque chose, par rien, et donc le signifié doit dans un certain sense exister.

Qu'est-ce que cela implique sur George Washington ? Il semble qu'il n'y ait que deux possibilités : l'une est de dire qu'il existe encore ; l'autre est de dire que, quand nous utilisons les mots "George Washington", nous ne sommes pas vraiment en train de parler de l'homme qui porta ce nom. Les deux semblent paradoxales, mais la seconde est moins paradoxale, et je vais essayer de montre en quoi elle est correcte.

[Noter comme ces Grecs étaient mal à l'aise avec la notion moderne de temps. En physique moderne (non relativiste pour simplifier), le temps est une variable continue t qui indexe les états du monde. Le passé, le présent et l'avenir n'ont pas beaucoup de mystères dans une approche simple.

Il est vrai que la physique de haut niveau pose des questions profondes sur le temps (qu'y avait-il avant le big bang ? le temps peut-il être discret ? comment le temps peut-il avoir été créé il y a 14 milliards d'années ? etc.) Mais les réflexions des Grecs anciens ne sont pas plus utiles sur ce temps, que Démocrite l'est en physique atomique.

En revanche il reste remarquable que les Grecs se soient posé tant de questions intéressantes il y a 25 siècles. Il ne semble pas que les autres civilisations en Orient, en Afrique ou en Amérique aient construit des cosmogonies et des modèles de la connaissance aussi élaborés -- même si ceux des Grecs étaient plus ou moins absurdes vus d'aujour'hui.]

Parménide fait l'hypothèse que les mots ont un sens constant ; c'est réellement la base de son argument, qu'il considère comme indiscutable. Mais bien que le dictionnaire ou l'encyclopédie donnent ce qui peut être appelé le sens officiel, sanctionné par l'usage du sens du mot, pas deux personnes qui utilisent le mot ont exactement la même idée en tête.

George Washington lui-même pouvait utiliser son nom et aussi le mot "je" comme synonymes. Il pouvait percevoir ses propres pensées et les mouvements de son corps, et pouvait ainsi utiliser son nom avec un sens plus complet que ça n'était possible pour qui que ce soit d'autre. Ses amis, en sa présence, pouvaient percevoir les mouvements de son corps, et pouvaient deviner ses pensées ; pour eux, le nom "George Washington" dénotait encore quelque chose de concret dans leur propre expérience.

Après sa mort, cependant, ils durent substituer des souvenirs aux perceptions, ce qui impliquait qu'un changement de processus mental prenne place quand ils utilisaient son nom. Pour nous qui ne l'avons jamais connu, le processus mental est encore différent. Nous pouvons penser à son image, et nous dire "oui, c'est cet homme". Nous pouvons penser "le premier président des Etats-Unis". Si nous sommes ignorants, il peut être simplement pour nous "l'homme qui s'appelait George Washington". Quoi que le nom nous suggère, cela ne peut pas être l'homme lui-même [qui n'existe plus -- et dans la vision de Parménide, cela rend impossible d'y penser directement]. Nous ne pouvons penser qu'à un souvenir ou une idée, un savoir. Cela montre l'erreur de l'arguement de Parménide.

Ce perpétuel changement dans le sens des mots est dissimulé par le fait qu'en général, le changement ne fait pas de différence sur la vérité ou la fausseté des affirmations dans lesquels les mots apparaissent. Si vous prenez n'importe quelle phrase vraie dans laquelle le nom "George Washington" apparaît, elle restera, en règle générale, vraie si vous le remplacez par "le premier président des Etats-Unis".

L'ambiguïté du verbe "exister"

[Nous continuons à voir contre quelles difficultés les Grecs, à la suite de Parménide, se battaient : ils voulaient un modèle du monde et de la connaissance où les choses "existent". Mais ils étaient on ne peut plus flous sur le sens du verbe "exister", ce qui les conduisaient à toute sorte de paradoxes, à commencer par conclure que "rien ne change" puisque dans un changement on est amené à parler de choses qui n'existent plus ou pas encore.

Ils voulaient que "le passé existe" plus ou moins au même titre que le présent. Il est vrai que dans un modèle moderne, nous ne sommes jamais que dans le présent. Et cela donne une coloration particulière au passé et à l'avenir. Mais jusqu'à nouvelle théorie, ces conceptions du passé, du présent et de l'avenir sont opérationnelles dans la vie courante. Il n'est pas clair jusqu'à quel point mes chats ont les mêmes.

La théorie de la relativité les a compliquées. Cependant, malgré l'apparente "fantomatique action à distance" de l'intrication qui troublait Einstein, la causalité n'est pas remise en cause par la physique : malgré les trous de ver, théoriquement possibles dans certains modèles de la relativité générale, on n'a pas encore agi sur le passé. On pourrait aller demander à Parménide de préciser sa pensée, et de cesser d'utiliser le verbe "exister" à tort et à travers.]

Il y a des exceptions à cette règle. Avant l'élection de George Washington, quelqu'un aurait pu dire "j'espère que George Washington sera élu premier président des Etats-Unis", mais il n'aurait pas pu dire "j'espère que le premier président des Etats-Unis sera élu premier président des Etats-Unis", à moins qu'il n'eût un goût immodéré pour la loi de l'identité [loi de l'identité : a = a].

Mais il est aisé de fabriquer une règle pour exclure de tels cas exceptionnels, et dans ceux qui restent vous pouvez substituer à la place de "George Washington" n'importe quelle phrase qui s'applique exclusivement à lui. Et c'est seulement par le moyen de telles phrases que nous savons ce que nous savons sur lui.

Que connaissons-nous quand nous pensons "connaître le passé" ?

Parménide défend l'idée que, puisque nous pouvons connaître maintenant (dans le présent) ce qu'on appelle communément "le passé", ça ne peut pas être réellement le passé. Cela doit encore, dans un certain sens, être le présent. On a vu que c'est en partant de là qu'il construit son argument que le changement n'existe pas.

Ce que nous avons dit sur George Washington correspond à son argument. On peut dire, dans un certain sens, que nous n'avons pas de connaissance du passé. [C'est le modèle antique de Parménique, et sans doute plus tard de Platon, et plus tard encore des subjectivistes radicaux ; mais ça ne conduit pas à une prise particulière intéressante sur le monde.]

Quand vous vous souvenez de quelque chose, votre souvenir prend place maintenant, et n'est pas identique à l'évènement dont vous vous souvenez. Mais la mémoire permet une description de l'évènement passé, et dans la pratique il n'est pas nécessaire de faire une grande différence entre un évènement et sa description.

[On notera que la mécanique quantique a introduit une distinction bouleversante entre l'état d'un système et le résultat d'une mesure sur cet état. Mais à l'époque de Parménide on est encore juste en train de construire le Réalisme naïf, qui dominera la pensée occidentale, jusque vers 1920.]

Tirer des conclusions métaphysiques (abusives) du langage, ou bien approfondir l'étude logique et psychologique du langage

Tout son argument montre comme il est aisé de tirer des conclusions métaphysiques à partir du langage. La seule façon d'éviter les arguments fallacieux de cette sorte est d'approfondir l'étude logique et psychologique du langage au-delà de ce qui a été fait par la plupart des métaphysiciens.

Je pense, cependant, que si Parménide revenait du royaume des morts et lisait ce que je viens d'écrire, il le trouverait très superficiel. [Là c'est Russell le philosophe plein de révérence pour les Anciens qui parle.]

"Comment savez-vous, demanderait-il, que vos affirmations sur George Washington se réfèrent à un temps passé ? Vous dites vous-mêmes que l'on ne parle de choses qu'en étant dans le présent ; vos souvenirs, par exemple, sont des choses qui appartiennent au présent, pas au temps qu'ils prétendent décrire. Si la mémoire doit être acceptée comme une source de connaissance, le passé doit être présent devant la mémoire maintenant [comme un témoin à la barre d'un tribunal]. Et donc en quelque sorte il doit exister maintenant."

[Ce genre d'ergotage, aussi subtil soit-il, a été balayé par l'histoire, mais seulement après les Scolastiques du XIIIe et encore un peu XIVe siècle ! Ce sont en effet les derniers à avoir essayé de construire une théorie complète du monde, comme nous verrons à partir de la pensée d'Aristote retransmise par les Arabes vers le XIe et XIIe siècle en Occident. Mais les scolastiques, ainsi que Byzance, se disputaient sur le sexe des anges.

La Renaissance est arrivée qui a à nouveau préféré Platon à Aristote (à cause de la chute de Byzance qui a déplacé vers l'Ouest ses penseurs). Mais surtout, après un bref retour vers une admiration de l'Antiquité, elle s'est tournée vers l'avenir. La pensée investigatrice à partir de l'observation s'est libérée en même temps qu'on explorait le monde ("Colomb a agrandi la terre, et Copernic le ciel"). La Réforme a aussi fait explosé les carcans de la pensée mis en place par les Grecs et vérouillés par l'Eglise entre 500 et 1500.]

Je ne vais pas essayer de discuter cet argument maintenant ; il demande une discussion de ce qu'est la mémoire, qui est un sujet difficile. J'ai placé l'argument ici pour rappeler au lecteur que les théories philosophiques, à la condition qu'elles soient importantes, c'est-à-dire aient de la substance, peuvent généralement être renouvellées sous une nouvelle forme après avoir été réfutées sous leur forme d'origine. Les réfutations sont rarement définitives ; dans la plupart des cas, elles ne sont qu'un prélude à des raffinements ultérieurs.

Ce que la philosophie, durant toute son existence jusqu'aux temps modernes, a accepté de Parménide, n'est pas l'impossibilité du changement, qui était un paradoxe trop violent, mais l'indestructibilité de la substance. Le mot "substance" n'apparaît pas chez ses successeurs immédiats, mais le concept est déjà présent dans leurs spéculations. Une substance était supposée être le sujet persistant de différents prédicats [prédicat = qualité, propriété en tant qu'elle est affirmée ou niée d'un sujet. Synon. attribut. Source : http://www.cnrtl.fr]. En tant que telle, elle devint, et est restée pendant 2000 ans, un des concepts fondamentaux de la philosophie, la psychologie, la physique et la théologie. J'aurai beaucoup à dire sur le sujet plus tard. Pour l'instant, je me contente d'observer que "l'indestructibilité de la substance" a été introduite pour rendre justice aux arguments de Parménide sans nier l'évidence.

[L'évidence c'est que les choses changent. La remarque judicieuse de Parménide est que tout ce qu'on observe, pense et dit est dans le présent, donc il faut bien qu'il y ait une certaine permanence de quelque chose, d'une "substance", pour qu'on puisse parler du passé.]