HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE OCCIDENTALE, par Bertrand Russell, © 1946

 

I.2.2 : L'INFLUENCE DE SPARTE

Pour comprendre Platon, et même nombre des philosophes après lui, il est nécessaire de connaître un peu Sparte. Sparte a eu un double effet sur la pensée grecque : dans la réalité et dans le mythe. Chacun est important. La réalité a permis aux Spartiates de vaincre Athènes à la guerre ; le mythe a influencé la théorie politique de Platon, et d'un nombre considérable d'auteurs ultérieurs. Le mythe est présenté, complètement développé, par Plutarque dans la Vie de Lycurgue ; les idéaux qu'il exalte ont joué un grand rôle dans la formation des doctrines de Rousseau, Nietzsche et le Nazisme. Le mythe a encore plus d'importance, historiquement, que la réalité ; néanmoins nous allons commencer par la réalité car c'est la source du mythe.


Emplacement de Sparte

La réalité de Sparte

La Laconie, dont Sparte, appelée aussi Lacédémone, était la capitale, occupait la partie sud-est du Péloponnèse. Les Spartiates, qui étaient la race dominante, avaient conquis la région à l'époque de l'invasion dorienne venant du nord, et avaient réduit la population locale qu'ils avaient trouvée en esclavage. Ces esclaves ou serfs étaient appelés des ilotes. Dans les temps historiques [c'est ainsi que R. désigne le début de la période archaïque, -800 à -500], toute la terre appartenait aux Spartiates, qui, cependant, selon la coutume et la loi n'avaient pas le droit de la cultiver eux-mêmes, parce que d'une part c'était dégradant, et d'autre part il fallait qu'ils restent disponibles pour le service militaire. Les serfs n'étaient pas achetés et vendus, mais restaient attachés à la terre, qui était divisée en lots, un ou plusieurs lots étant attribué à chaque Spartiate masculin. Ces lots, pas plus que les ilotes, ne pouvaient être achetés ou vendus, et étaient transmis par héritage de père en fils. (Ils pouvaient toutefois être légués.) Le propriété terrien recevait de l'ilote qui cultivait son lot 70 medimni (environ 105 boisseaux de 35 litres chacun) de grain pour lui-même, 12 pour sa femme, et une portion prédéterminée de vin et de fruit annuellement. Tout ce qui excédait ces quantités étaient la propriété de l'ilote. Les ilotes étaient grecs, comme les Spartiates, et éprouvaient un fort ressentiment contre leur condition servile. Quand ils le pouvaient, ils se rebellaient. Les Spartiates avaient un corps de police secrète pour traiter le danger, mais pour renforcer cette précaution ils avaient un deuxième moyen : chaque année ils déclaraient la guerre aux ilotes, de telle sorte que pendant cette période chaque jeune Spartiate pouvait tuer quiconque parmi les ilotes lui paraissait insubordonné sans encourir de condamnation pour homicide. Les ilotes pouvaient être émancipés par l'Etat, mais pas par leurs maîtres ; ils étaient émancipés, plutôt rarement, pour bravoure exceptionnelle dans la bataille.


Messénie

A un certain moment durant le VIIIe siècle av JC, les Spartiates conquirent la région voisine de Messénie, et réduisirent tous ses habitants à la condition d'ilotes. Il y avait eu un manque de "Lebensraum" à Sparte, mais le nouveau territoire, pour un temps, élimina cette source de mécontentement.

Les lots étaient pour le tout venant des Spartiates ; les membres de l'aristocratie avait des domaines à eux, tandis que les lots étaient des portions du domaine public assignées par l'Etat.

Les habitants libres des autres parties de la Laconie, appelés "perioeci", n'avaient aucune part dans le pouvoir politique.

Les enfants, l'éducation, le mariage et la vie pratique

La seule occupation d'un citoyen de Sparte était la guerre, pour laquelle il était formé depuis sa naissance. Après inspection par les chefs de la tribu, les enfants maladifs étaient exposés [à l'extérieur au froid pour mourir] ; seuls ceux jugés vigoureux étaient autorisés à être élevés. Jusqu'à l'âge de vingt ans tous les garçons étaient entraînés dans une seule grande école ; le but de l'entraînement était de les rendre courageux, indifférents à la douleur, et soumis à la discipline. Il n'y avait pas de ces absurdités comme une éducation culturelle ou scientifique ; le seul objectif était de produire des bons soldats, totalement dévoués à l'Etat.

A l'âge de vingt ans, le vrai service militaire commençait. Le mariage était autorisé à quiconque avait plus de vingt ans, mais jusqu'à l'âge de trente ans un homme devait vivre dans la "maison des hommes", et devait vivre son mariage comme si c'était une affaire illicite et clandestine. Après l'âge de trente ans, il devenait un citoyen à part entière. Chaque citoyen appartenait à un mess, et prenait ses repas avec les autres membres ; il devait apporter une contribution en nature provenant de son lot. C'était la théorie de l'Etat qu'aucun Spartiate ne fût dans la misère, et qu'aucun ne devait être riche. On s'attendait à ce que chacun vive de la production de son lot, qu'il ne pouvait pas aliéner [i.e. dont il ne pouvait pas abandonner la propriété, ou vendre, ou gager] sauf par dans un pur don [sans contrepartie]. Aucun n'avait le droit de posséder de l'or ou de l'argent, et le numéraire en circulation était constitué de pièces de monnaie en fer. La simplicité spartiate devint proverbiale.

Les femmes

La position des femmes à Sparte était quelque peu étrange. Elles ne vivaient pas enfermées, comme les femmes respectables ailleurs en Grèce. Les filles subissaient le même entraînement physique que les garçons ; ce qui est le plus remarquable est que les garçons et les filles faisaient leurs exercices de gymnastique tous ensemble et nus. On voulait (je cite le Lycurgue de Plutarque dans la traduction de North -- retraduite en partie par AC ) :

que les jeunes filles endurcissent leurs corps par des exercices de course, de lutte, de lancer de barres, de tir à l'arc ou de lancer de flèche, [on passe à l'amphigouri pour faire "ancien"] to the end that the fruit wherewith they might be afterwards conceived, taking nourishment of a strong and lusty body, should shoot out and spread the better: and that they by gathering strength thus by exercises, should more easily away with the pains of child bearing... And though the maidens did show themselves thus naked openly, yet was there no dishonesty seen nor offered, but all this sport was full of play and toys, without any youthful part or wantonness.

Les hommes qui ne se mariaient pas subissaient "l'opprobre de la loi" et étaient forcés, même par les temps les plus rigoureux, de marcher de long en large en dehors de l'endroit où les jeunes gens faisaient leurs exercices et leurs danses.

Les femmes n'étaient pas autorisées à montrer la moindre émotion qui ne soit pas profitable à l'Etat. Elles pouvaient montrer du mépris envers un pleutre, et étaient d'autant plus admirées si celui-ci était leur enfant ; mais elles ne pouvaient pas montrer de douleur si leur nouveau-né était condamné à mort car chétif, où si leurs fils étaient tués au combat. Elles étaient considérées, par les autres Grecs, comme exceptionnellement chastes ; en même temps, une femme mariée qui restait sans enfant ne soulevait pas d'objection si l'Etat lui ordonnait de trouver si un autre homme aurait plus de succès que son mari pour lui faire engendrer des citoyens. Les enfants étaient encouragés par la législation. Selon Aristote, le père de trois garçons était exempté de service militaire, et le père de quatre de toute charge vis-à-vis de l'Etat.

Les institutions du pouvoir

La constitution de Sparte était compliquée. Il y avait deux rois, venant de deux familles différentes, et chaque titre royal était héréditaire. L'un ou l'autre des rois commandait l'armée en temps de guerre, mais en temps de paix leur pouvoir était limité. Lors des festivités communes ils recevaient double ration à manger que les autres hommes, et il y avait un deuil général quand l'un d'entre eux mourait. Ils étaient membres d'un Conseil des Anciens, un corps constitué consistant en trente hommes, y compris les deux rois ; les vingt-huit autres devaient être âgés de plus de soixante ans, et ils étaient élus à vie par l'ensemble des citoyens, mais des citoyens venant des familles nobles. Le Conseil jugeait des cas criminels, et préparait les matières qui devaient être traitées par l'Assemblée. Ce dernier corps (l'Assemblée) consistait en tous les citoyens ; il ne pouvait rien proposer lui-même, mais il pouvait voter oui ou non sur n'importe quelle proposition qui lui était soumise. Aucune loi ne pouvait être adoptée sans son consentement. Mais son consentement, quoique nécessaire, n'était pas suffisant ; les Anciens et des magistrats devaient proclamer la décision avant qu'elle ne soit validée.

En plus des rois, du Conseil des Anciens et de l'Assemblée, il y avait une quatrième branche de gouvernement, qui était propre à Sparte. C'était les cinq éphores [littéralement "surveillants"]. Ils étaient choisis parmi l'ensemble des citoyens, par une méthode qu'Aristote qualifie de "puérile", et dont Bury dit que c'était virtuellement un tirage au sort. Ils étaient un élément "démocratique" dans la constitution, dont la fonction était apparemment de contrebalancer les rois. Chaque mois les rois prêtaient sermennt de défendre la constitution, et les éphores juraient de défendre les rois tant que ceux-ci restaient fidèles à leur serment. Quand l'un des rois partait en expédition militaire, deux éphores l'accompagnaient pour le surveiller. Les éphores formaient la cour suprême civile, mais sur les rois ils étaient investis d'une juridiction criminelle.

Plus tard dans l'Antiquité émergea la légende que la constitution de Sparte était due à un législateur du nom de Lycurgue, dont on disait qu'il avait promulgué ses lois en -885. En réalité, le système spartiate se développa graduellement, et Lycurgue est un personnage mythique, à l'origine un dieu. Son nom signifie "qui repousse les loups", et il est d'origine arcadienne.

Admiration par les autres Grecs

Sparte suscita chez les autres Grecs une grande admiration qui est pour nous quelque peu surprenante. A l'origine ça a dû être beaucoup moins différent des autres cités grecques que ça n'est devenu plus tard ; dans ses premiers temps, elle produisit des poètes et des artistes aussi bons qu'ailleurs. Mais vers le VIIe siècle, ou peut-être plus tard, sa constitution (faussement attribuée à Lycurgue [le c n'est pas prononcé comme ç mais comme k]) se cristallisa dans la forme que nous avons décrite ; tout autre souci passa au second plan derrière la guerre, et Sparte cessa de prendre la moindre part à ce que la Grèce contribua à la civilisation mondiale. Pour nous, l'Etat spartiate apparaît comme un modèle, en miniature, de l'Etat qu'auraient mis en place les Nazis s'ils avaient gagné. Aux yeux des Grecs il en était autrement. Comme dit Bury [John Bagnell Bury, 1861-1927, historien irlandais qui a écrit sur l'histoire de la Grèce antique] :

Un étranger venant d'Athènes ou de Milet, au Ve siècle av JC, visitant les villages misérables qui formaient la ville sans prétention et sans murailles de Sparte a dû éprouver un sentiment de gêne comme s'il était transporté dans un lointain passé, où les hommes étaient plus courageux, meilleurs et plus simples, ni gâtés par la richesse, ni troublés par les idées. Pour un philosophe, comme Platon, spéculant sur la science politique, l'Etat spartiate semblait la réalisation pratique la plus proche de l'idéal. Le Grec ordinaire la regardait comme une structure d'une beauté sévère et simple, une cité dorienne aussi solennelle qu'un temple dorien, bien plus noble que sa propre demeure, mais pas aussi confortable pour y vivre.


Sparte, ruines de la cité antique

Une des raisons pour l'admiration qu'avaient pour Sparte les autres Grecs était sa stabilité. Toutes les autres cités grecques connaissaient de temps à autre des révolutions, mais la constitution de Sparte resta inchangée pendant des siècles, à l'exception d'un accroissement graduel des pouvoirs des éphores, qui se déroula par des moyens légaux, sans violence.

Il est indéniable que, pendant une longue période, les Spartiates atteignirent leur but principal, la création d'une race de guerriers invincibles. La bataille des Thermopyles (480 av JC), bien que techniquement une défaite, est peut-être le meilleur exemple de leur valeur. Les Thermopyles étaient une étroite passe encaissée entre les montagnes, où l'on espérait pouvoir contenir l'arméee perse. Trois cents Spartiates, avec des auxiliaires, repoussèrent toutes les attaques frontales. Mais à la fin les Perses découvrirent un détour par les montagnes et réussirent à attaquer les Grecs de chaque côtés en même temps. Tous les Spartiates furent tués à leur poste jusqu'au dernier. Deux hommes avaient un congé pour maladie, souffrant d'un problème aux yeux entraînant une quasi cécité temporaire. L'un d'entre eux insista pour être conduit par un ilote à la bataille où il périt ; l'autre, Aristodème, décida qu'il était trop malade pour se battre, et resta absent. Quand il retourna à Sparte, personne ne voulait lui adresser la parole ; on l'appelait "le poltron Aristodème". L'année suivante, il effaça sa disgrâce en mourant bravement à la bataille de Platées, où les Spartiates furent victorieux.


Lieu de la bataille des Thermopyles

Après la guerre, les Spartiates érigèrent un monument commémoratif sur le champ de bataille des Thermopyles, disant : "Etranger, dis aux Lacédémoniens qui nous reposons ici, en obéissance à leurs ordres."

Pendant longtemps, les Spartiates furent invincibles sur terre. Ils conservèrent leur suprématie jusqu'en l'an -371, quand ils furent défaits par les Thébains à la bataille de Leuctra. Cela marqua la fin de leur grandeur militaire.

La réalité décrite par Hérodote et Aristote

A part dans la guerre, la réalité de Sparte ne fut jamais totalement comme dans la théorie. Hérodote (c. -480, -420), qui vécut durant la grande période de Sparte, remarque, étonnamment, qu'aucun Spartiate ne pouvait résister à un bakchich. C'est en dépit du fait que le mépris des richesses et l'amour d'une vie simple était l'un des principaux enseignements de l'éducation spartiate. On nous dit que les femmes spartiates étaient chastes, cependant plusieurs fois un héritier officiel au trône fut écarté au motif qu'il n'était pas le fils du mari de sa mère. On nous dit que les Spartiates étaient d'inflexibles patriotes, cependant le roi Pausanias, le vainqueur de Platées, finit sa vie en traître payé par Xerxès. A part ces cas flagrants, la politique de Sparte fut toujours étroite d'esprit et provinciale. Quand Athènes libéra les Grecs d'Asie mineur des îles adjacentes des Perses, Sparte ne prit pas part aux combats ; tant que le Péloponnèse était jugé sûr, le destin des autres Grecs leur était indifférent. Toutes les tentatives de création d'une confédération réunissant tout le monde hellénique se heurtèrent au particularisme spartiate.

Aristote, qui vécut après la chute de Sparte [voir plus haut, bataille de Leuctra, où les Thébains défirent les Spartiates], donne un compte-rendu très hostile de sa constitution. Ce qu'il dit est tellement différent de ce que disent d'autres auteurs qu'il est difficile de croire qu'ils parlent du même endroit, par exemple "Le législateur voulait rendre tout l'Etat courageux et tempérant, et il a poursuivi son intention dans le cas des hommes, mais il a négligé les femmes, qui vivaient dans toutes sortes de débauche et de luxure. Le résultat est que, dans un tel Etat, la richesse est trop valorisé, particulièrement si les citoyens sont sous la coupe de leur femmes, comme c'est le cas de la plupart des races combattantes... Même en ce qui concerne le courage, qui n'est d'aucune utilité dans la vie quotidienne, et n'est nécessaire qu'à la guerre, l'influence des femmes lacédémoniennes a été pernicieuse... Cette license des Lacédémoniennes existait depuis les temps les plus anciens, et il cela ne doit pas nous surprendre. Car... quand Lycurgue, selon la tradition, voulut imposer sa loi aussi aux femmes, elles résistèrent, et il abandonna son projet."

Il poursuit en accusant les Spartiate d'avarice, ce qu'il attribue à une distribution inégale de la propriété. Bien que les lots ne puissent pas être vendus, dit-il, ils peuvent être donnés ou légués. Deux cinquièmes de toutes les terres, ajoute-t-il, appartiennent aux femmes. La conséquence est une forte diminution du nombre de citoyens : il se disait qu'ils furent à une époque 10 000, mais au temps de la défaite contre Thèbes ils étaient moins d'un millier.

Aristote critique tous les points, sans exception, de la constitution de Sparte. Il dit que les éphores sont fréquemment très pauvres, et donc faciles à corrompre ; et leur pouvoir est si grand que même les rois sont contraints de les courtiser, si bien que la constitution s'est transformée en démocratie. Les éphores, nous dit-on, ont trop de liberté d'action, et vivent d'une manière contraire à l'esprit de la constitution, tandis que la rigueur imposée aux citoyens ordinaires est tellement intolérable qu'ils se réfugient dans les plaisirs secrets et illégaux.

Aristote écrivait quand Sparte était décadente, mais sur certains points il dit expressément que le mal qu'il mentionne existait depuis le début. Son ton est tellement aride et réaliste qu'il est difficile de ne pas le croire, et cela correspond avec toutes les expériences modernes où l'on peut observer les conséquences d'une sévérité excessive de la loi.

Mais ce n'est pas la Sparte d'Aristote qui est restée dans l'imagination des hommes ; c'est la Sparte mythique de Plutarque, et son idéalisation philosophique décrite dans la République de Platon. Au long des siècles, les jeunes gens lurent ces oeuvres, et leur imagination fut enflammée par l'ambition de devenir le nouveau Lycurgue ou le nouveau roi-philosophe. Le résultat de l'union de l'idéalisme avec l'amour du pouvoir désorienta à de nombreuses reprises les hommes, et c'est encore le cas aujourd'hui [écrit dans les années 1940].

Le mythe de Sparte à la suite de Plutarque et Platon

Le mythe de Sparte, pour les lecteurs du Moyen Âge et de l'époque moderne, a principalement été fixé par Plutarque [né à Chéronée en Grèce en +45, mort en +125]. Quand il écrivait, Sparte appartenait à un passé romantique ; sa grande période était aussi éloignée du temps de Plutarque que Christophe Colomb l'est du nôtre. Ce qu'il dit doit être traité avec la plus grande précaution par l'historien des institutions, mais pour l'historien des mythes il est de la plus grande importance.

L'influence de la Grèce sur le monde s'est toujours exercée par son effet sur les imaginations des hommes, sur leurs idéaux et leurs espoirs, pas directement par le pouvoir politique [comme ça a été le cas de Rome]. Rome a construit des routes dont une grande partie existe encore, et des lois qui sont à l'origine de nombreux codes de lois modernes, mais ce sont les armées romaines qui ont rendu ces choses importantes. Les Grecs, bien que d'admirables combattants, firent peu de conquêtes, car ils consacrèrent leur fureur militaire essentiellement les uns contre les autres. Le soin fut laissé au semi-barbare Alexandre de répandre l'hellénisme à travers le Moyen Orient, et de faire du grec la langue de la littérature en Egypte et Syrie et à l'intérieur de l'Asie mineure. Les Grecs n'auraient jamais pu accomplir cette tâche, pas par manque de capacité militaire, mais par manque de cohésion politique. Les véhicules politiques de l'hellénisme ont toujours été non-helléniques ; mais c'est le génie grec qui a inspiré tant de nations étrangères à répandre la culture de ceux qu'ils avaient conquis.

Ce qui est important pour l'historien occupé par l'histoire du monde n'est pas les guerres locales entre cités grecques, ou les disputes sordides pour la prédominance de tel ou tel parti politique, mais les souvenirs conservés par l'humanité quand le bref épisode de la brilliance de la Grèce s'acheva -- comme le montagnard garde seulement le souvenir d'un sublime lever de soleil sur les Alpes après qu'il a souffert une rude journée dans le vent et la neige.

Les souvenirs plus complets, qui s'étompaient doucement, laissèrent la place dans l'esprit des hommes aux images de certains sommets qui avaient brillé de manière particulièrement éclatante dans la première lumière du jour, maintenant en vie le savoir que derrière les nuages une splendeur survivait, qui pouvait à tout moment redevenir manifeste.

Deux oeuvres de Plutarque

Parmi ces souvenirs, Platon fut le plus important durant les premiers âges de la chrétienté, et Aristote à l'époque de l'Eglise médiévale ; mais quand, après la Renaissance, les hommes commencèrent à accorder de la valeur à la liberté politique, c'est surtout vers Plutarque qu'ils se tournèrent. Il a influencé profondément les penseurs libéraux en Angleterre et en France au XVIIIe siècle, et les pères fondateurs des Etats-Unis ; il a influencé le mouvement romantique en Allemagne, et a continué, principalement pour des voies indirectes, à influencer la pensée allemande jusqu'à nos jours [écrit dans les années 40]. Par certains côtés son influence fut bonne, et par d'autres mauvaise ; en ce qui concerne Lycurgue et Sparte, elle fut mauvaise. Ce qu'il a à dire sur Lycurgue est important, et je vais en donner un bref comte-rendu, même au prix de quelques répétitions.

Plutarque sur Lycurgue

Lycurgue -- c'est du moins ce que raconte Plutarque [car on sait qu'il s'agit en réalité d'un personnage mythique, voir supra] -- s'étant résolu à donner un code de lois à Sparte, voyagea beaucoup pour étudier les différentes institutions dans d'autres pays. Il apprécia les lois de la Crète, qui étaient "très droites et sévères", mais n'aima pas celles d'Ionie, qui contenaient beaucoup de "choses superflues et vaines". En Egypte il apprit l'avantage qu'il y avait à séparer les soldats du reste de la population, et ensuite, étant rentré de ses voyages, "il appliqua tout ce qu'il avait appris dans la construction des lois de Sparte : il prit en compte les marchands, les artisans, les cultivateurs, chacun représentant une partie de la société, et il établit un noble Commonwealth [= communauté économique]". Il partagea les terres entre tous les citoyens de Sparte en parts égales, afin de "bannir de la cité toute insolvabilité, envie, convoitise, et luxure, et il bannit ainsi les riches et les pauvres". Il interdit la monnaie d'or ou d'argent, n'autorisant que la frappe de pièces en fer, de si peu de valeur faciale [et intrinsèque, mais peu importe : la valeur faciale ne correspondait pas à la valeur intrinsèque] que "pour faire la valeur de 10 mines, il aurait fallu remplir entièrement le grenier d'une maison". Il bannit aussi "toute science superflue et sans profit", puisqu'il y avait suffisamment de numéraire en circulation pour payer ceux qui la pratiquait [en fait R. cite rapidement d'autres auteurs, et on ne sait pas toujours très bien ce qu'il veut dire -- surtout compte tenu du fait que la monnaie est un concept "social" plus complexe qu'il n'y paraît ; mais ça n'a pas d'importance. L'idée est : Lycurgue conçut quelque chose de très simple, spartiate]. De même, avec cette monnaie propre à Sparte [= monnaie locale], il rendit tout commerce extérieur impossible. Les rhétoriciens, les prêteurs, et les joailliers, n'aimant pas la monnaie de fer, évitaient Sparte. Il ordonna ensuite que tous les citoyens prennent leurs repas ensemble, et qu'ils devaient tous manger la même nourriture.

Lycurgue, comme les autres réformateurs, pensait que l'éducation des enfants était "la disposition la plus importante et la plus grande qu'un réformateur dût prendre" ; et comme tous ceux dont l'objectif ultime est la puissance militaire, il était soucieux de maintenir un taux de natalité élevé. Les "jeux, sports, et dances que les jeunes filles pratiquaient nues devant les jeunes garçons, étaient des provocations destinées à attirer ces derniers vers le mariage : [amphigouri] not as persuaded by geometrical reasons, as saith Plato, but brought to it by liking, and of very love". L'habitude de traiter le mariage, durant les premières années des jeunes mariés, comme si c'était une affaire clandestine, "perpétuait chez chacun d'eux un amour brûlant, et un désir renouvelé de l'un pour l'autre" -- c'est en tout cas ce que pensait Plutarque. Il continue en expliquant que l'opinion ne jugeait pas mal un vieil homme marié à une jeune femme, s'il laissait un jeune homme faire des enfants à sa femme. "It was lawful also for an honest man that loved another man's wife... to intreat her husband to suffer him to lie with her, and that he might also plough in that lusty ground, and cast abroad the seed of well-favoured children." Il n'y avait pas d'absurde jalousie, car "Lycurgue n'aimait pas que les enfants appartiennent à des couples en particulier, mais pensait qu'ils devaient faire partie du bien commun : by which reason he would also, that such as should become citizens should not be begotten of every man, but of the most honest men only." [C'est une vraie plaie ces traductions anglaises tarabiscotées pour faire ancien.] Il poursuit en disant que c'est le même principe que les éleveurs de bétail appliquent avec leur cheptel.

Quand un enfant était né, le père l'ammenait aux anciens de sa famille pour être examiné : s'il était en bonne santé, il était rendu au père pour être élevé ; sinon, il était jeté dans un profond puit rempli d'eau. Les enfants, dès le départ, étaient soumie à un sévère processus d'endurcissement, par certains côtés par mauvais, par exemple ils n'étaient pas saucissonnés dans des vêtements très serrés. A l'âge de sept ans, les garçons étaient emmenés de leur famille, et placés dans des internats, où ils étaient répartis en compagnies, chacune sous les ordres de l'un d'entre eux choisi pour son jugement et son courage. "Concernant l'instruction, ils recevaient ce qui leur serait utile [sous entendu pas beaucoup] : le reste de leur temps, ils le passaient à apprendre à obéir, à résister à la douleur, à endurer les épreuves, [amphigouri] to overcome still in fight". Ils jouaient nus ensemble la plupart du temps ; après douze ans, ils ne portaient pas de manteau ; ils étaient tout le temps "méchants et vicieux", ils ne prenaient jamais de bain sauf certains jours de l'année. Ils dormaient sur des litières de paille, dans laquelle l'hiver ils mêlaient du chardon. On leur apprenait à voler, et étaient punis s'ils étaient pris -- non parce qu'ils volaient mais parce qu'ils étaient stupides.

L'amour homosexuel, entre hommes sinon entre femmes, était une coutume reconnue à Sparte, et prenait une part officielle dans l'éducation des adolescents garçons. L'amant d'un garçon recevait du crédit ou souffrait du discrédit en fonction des actions de ce garçon ; Plutarque déclare qu'une fois, quand un garçon pleurait car il avait été blessé dans un combat, son amant reçu une amande à cause de la lâcheté du premier.

A quelque étape que ce soit, la vie à Sparte offrait très peu de liberté.

Leur discipline et leur vie ordonnée continuaient encore après qu'ils avaient atteint l'âge adulte. Car c'était illégal pour un homme quelconque de vivre comme il le souhaitait. Ils vivaient dans leur ville, comme s'ils étaient dans un camp, [style vieux] "where every man knoweth what allowance he hath to live withal, and what business he hath else to do in his calling". En bref, ils étaient tous formattés, et n'étaient pas nés pour servir eux-mêmes, mais pour servir leur pays.

L'une des meilleures choses et des plus heureuses que Lycurgue apporta à sa ville, fut le grand repos et loisir qu'il permit à ses citoyens d'avoir [entendre : avec cette organisation de type nazi la société spartiate fonctionnait bien et n'apportait aucun souci], leur interdisant seulement de pratiquer une occupation dégradante et vile : [style vieux] "and they needed not also to be careful to get great riches, in a place where goods were nothing profitable nor esteemed. For the Helots, which were bond men made by the wars, did till their grounds, and yielded them a certain revenue every year."

[R. fait de plus en plus de citations, souvent dans ce style vieux exaspérant, car on sent qu'il est pressé d'en finir avec la description abominable de Sparte, qui écoeure d'autant plus qu'elle s'applique aussi fort bien aux Nazis.]

Plutarque poursuit en racontant l'histoire d'un Athénien condamné pour oisiveté, ce qu'entendant un Spartiate s'exclama : "Montre-moi l'homme condamné pour vie noble comme un gentilhomme."

Lycurgue (Plutarque continue) "habitua ses citoyens à vivre de telle sorte qu'ils ne veuillent ni ne puissent vivre seuls, mais qu'ils vivent comme des hommes incorporés dans un régiment, comme les abeilles dans une ruche vis-à-vis de leur reine".

Les Spartiates n'avaient pas le droit de voyager, et les étrangers n'étaient pas admis à Sparte, sauf pour affaire ; car on avait peur que les coutumes étrangères ne corrompent la vertu lacédémonienne.

[Cela évoque les systèmes communistes soviétique ou chinois à la haute époque. Le système soviétique s'est effondré il y a 28 ans, mais le système chinois est toujours terriblement repressif -- surtout à l'approche du 30e anniversaire de la révolution, écrasée dans le sang, de Tien An Men.]

Louanges de Plutarque

Plutarque relate la loi qui permettait aux Spartiates de tuer les ilotes quand il leur en prenait l'envie, mais il refuse de croire que quelque chose d'aussi abominable pût être dû à Lycurgue [dont on se rappelle encore une fois qu'il n'a jamais existé. Il s'agit d'une de ces légendes comme toutes les communautés repressives -- ayant peur de la liberté -- en fabriquent, que ce soit des pays ou des familles...] "Car je ne peux pas me persuader que Lycurgue ait pu inventer ou instituer quelque chose d'aussi méchant et pervers. Je ne peux en effet imaginer Lycurgue que gentil et bienveillant, car nous voyons sa clémence et sa justice dans toutes ses autres actions." Sauf pour cette loi, Plutarque n'a que des louanges à émettre sur la constitution de Sparte.

L'influence de Sparte sur Platon, qui est notre prochain sujet, sera évidente dans son Utopie.