HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE OCCIDENTALE, par Bertrand Russell, © 1946

 

I.2.3 : LES SOURCES DES OPINIONS DE PLATON

Platon et Aristote ont été les philosophes les plus influents qui soient dans toute l'histoire de la philosophie, que l'on considère les périodes antique, médiévale ou moderne ; et des deux, c'est Platon qui a eu le plus grand effet sur les âges ultérieurs. Deux raisons me conduisent à dire cela : d'une part, Aristote est lui-même un élève de Platon ; d'autre part, la théologie et la philosophie chrétiennes, en tout cas jusqu'au XIIe siècle [avant le XIIIe siècle de Saint Thomas d'Aquin], étaient beaucoup plus platoniciennes qu'aristotéliciennes. Il est donc nécessaire, dans une histoire de la pensée philosophique, de traiter Platon, et dans une moindre mesure Aristote, plus complètement qu'aucun de leurs prédécesseurs ou successeurs.

Les matières les plus importantes dans la philosophie de Platon sont :

  1. son Utopie, qui est la première d'une longue série ;
  2. sa théorie des idées, qui est une première tentative de traiter le problème, encore non résolu à ce jour, des universaux ;
  3. ses arguments en faveur de l'immortalité ;
  4. sa cosmogonie ;
  5. sa conception de la connaissance comme une réminiscence plutôt que comme une perception.

Mais avant de traiter chacun de ces sujets, je vais dire quelques mots sur les circonstances de sa vie, et les influences qui ont déterminé ses opinions politiques et philosophiques.

[On notera que Platon est un philosophe très peu intéressé par la science du monde extérieur, comment il marche, quelles sont ses lois, etc. ; il est focalisé sur l'homme, son éthique -- selon son maître Socrate --, ses comportements, sa morale, son immortalité, etc. Aristote sera davantage intéressé par le monde extérieur, mais il tirera ses lois... de sa tête.]

Biographie de Platon

Platon est né en -428, ou une année proche, au début de la Guerre du Péloponnèse. C'était un aristocrate disposant de bien, et lié par sa famille à diverses personnes impliquées dans le gouvernement des Trente Tyrans. Il était encore jeune homme quand Athènes fut défaite [en -404 ; il avait 24 ans]. Et il pouvait attribuer cette défaite à la démocratie, car sa position sociale et les relations de sa famille avaient toutes les chances de le conduire à la détester.

Il n'est donc pas surprenant qu'il se tourne vers Sparte comme illustration de sa société idéale reposant sur le bien commun.

Platon possédait l'art de présenter des suggestions non-libérales de telle manière qu'elles trompent les générations futures, lesquelles admiraient la République sans jamais être bien conscientes de ce que les propositions de Platon impliquaient.

Il a toujours été considéré comme correct de louer Platon, mais jamais de le comprendre. C'est le destin des grands hommes.

Mon propos ici est l'opposé. Je souhaite comprendre Platon, mais le traiter avec aussi peu de révérence béate que si c'était un avocat anglais ou américain du totalitarisme [genre Henry Ford, Oswald Mosley, ou Unity Mitford].

Les quatre philosophes qui influencèrent Platon

Les influences purement philosophiques de Platon étaient aussi de nature à le prédisposer en faveur de Sparte. Ces influences, globalement parlant, sont au nombre de quatre. Ce sont les quatre philosophes : Pythagore, Parménide, Héraclite et Socrate.

De Pythagore (par l'intermédiaire de Socrate ou pas), Platon dériva les éléments orphiques dans sa philosophie : l'inclination religieuse, la croyance en l'immortalité, un certain détachement des choses pratiques de ce monde, le ton de prédicateur, et tout ce qui est concerné par sa parabole de la caverne ; mais aussi son respect pour les mathématiques [en tant que poursuite intellectuelle dérivant de la contemplation orphique -- cf. chapitre sur Pythagore, section "Les mathématiques sont l'enfant de la contemplation mystique" -- ; mais pas pour la physique], et la façon dont il mélange intimement intellect et mysticisme.


Platon, parabole de la caverne : "On ne perçoit le monde réel que de manière indirecte, par la vue des ombres sur le mur de la caverne où nous sommes enchaînés."

De Parménide, il retint la croyance que la réalité est éternelle et en dehors du temps, et que -- d'un point de vue logique en tout cas -- tout changement est une illusion.

D'Héraclite, il tire la doctrine négative que rien n'est permanent dans le monde sensible [= le monde pratique, extérieur, dans lequel on semble vivre, et que nous percevons "imparfaitement" par nos sens]. Ceci, combiné avec la doctrine de Parménide, le conduisit à la conclusion que la connaissance ne peut pas être dérivée des sens, mais peut seulement être atteinte par l'intellect. Et ceci se trouvait être cohérent avec le Pythagorisme.

Enfin, de Socrate probablement vient sa préoccupation pour les problèmes éthiques, et sa tendance à chercher des explications téléologiques plutôt que causales, c'est-à-dire plutôt que des explications mécaniques du fonctionnement du monde. "Ce qui est Bon" [ou Juste] domine sa pensée plus que ça n'a dominé celles des présocratiques, et il est difficile de ne pas attribuer ce fait à l'influence de Socrate.

Quel rapport tout cela a-t-il avec l'autoritarisme en politique ?

Lien avec le totalitarisme

Premièrement : "Ce qui est Bon" et "La Réalité" étant intemporels [= hors d'une description faisant intervenir le temps, même pour parler d'immuabilité...], le meilleur Etat sera celui qui copie au plus près le modèle céleste, en ayant le minimum de changement et le maximum de perfection statique, et ses dirigeants seront ceux qui comprennent le mieux le concept de "Bon éternel" [= une sorte de Justice, ou un principe de "Ce qui est Bon et Juste" dans l'univers -- qui serait, apparemment, naturellement connu des hommes sages].

Deuxièmement : Platon, comme tous les mystiques, a, dans ses croyances, un noyau de certitudes qui est essentiellement incommunicable, sauf par le comportement lui-même du mystique dans sa vie. Les Pythagoriciens se sont efforcés de définir des règles pour l'initié, et c'est ce qu'au fond Platon désire. Pour qu'un homme devienne un homme d'Etat digne de ce nom, il faut qu'il sache ce qu'est "Ce qui est Bon" ; et cela, il ne peut l'atteindre que par une combinaison de disciplines intellectuelle et morale.

[Noter que tout cela est plus facile quand, comme Platon, on est riche, bien connecté socialement, et oisif, c'est-à-dire disposant de tout son temps, sans souci pratique, pour réfléchir à ce qu'on veut, et pour enseigner au monde ce à quoi on est parvenu en termes de définition de la sagesse. Je développerai plus tard ici, ou ailleurs, l'idée que la plupart des philosophes sont fascinés par la force, car ils voient bien que c'est la seule vraie façon de faire avancer leurs idées.]

Si ceux qui ne sont pas passés par ces disciplines sont autorisés à prendre part au gouvernement, ils vont inévitablement le corrompre.

Troisièmement : beaucoup d'éducation est nécessaire pour faire un bon dirigeant selon les principes de Platon. Il nous semble, à nous modernes, mal venu d'avoir insisté pour enseigner la géométrie au jeune Denys, tyran de Syracuse, afin d'en faire un bon roi, mais du point de vue de Platon c'était essentiel. Platon était suffisamment pythagoricien pour penser que sans la connaissance des mathématiques la vraie sagesse n'était pas possible. Cette vue implique une oligarchie.

Quatrièmement : Platon, comme la plupart des philosophes grecs, pensait que disposer de son temps librement était essentiel à la sagesse. Donc celle-ci ne peut pas se rencontrer parmi ceux qui doivent travailler pour gagner leur vie, mais se trouvera seulement chez ceux qui ont des ressources privées, ou qui reçoivent de quoi vivre de l'Etat leur permettant ainsi d'être soulagés des soucis de la subsistance. Ce point de vue est essentiellement aristocratique.

Deux questions générales se posent quand on confronte Platon aux idées modernes. La première est : existe-t-il quelque chose que l'on puisse appeler "la sagesse" ? La seconde est : dans l'hypothèse où l'on apporte une réponse positive à la première question, une constitution politique peut-elle être conçue de telle sorte qu'elle donne le pouvoir politique à des personnes qui disposent de "la sagesse" ?

[On notera, pour des discussions ultérieures, que la plupart des notions de "sagesse" -- qu'elles soient d'origine judéo-chrétienne, rationaliste, ou autre -- s'écartent de "la sagesse de la nature" -- si l'on peut parler d'un tel concept, c'est-à-dire des équilibres, à la Anaximandre, que l'on observe dans la nature quand l'homme n'intervient pas -- et ont conduit à l'état catastrophique actuel de notre planète : surpopulation humaine, sixième extinction en cours des espèces animales et végétales, pollution des terres, des airs et des mers, équilibres de la terreur, etc. Darwin, qui avait fait progresser la compréhension de l'évolution plus qu'au cours des 30 siècles précédents, déjà disait en substance : "si un fermier gérait ses cultures et ses élevages comme l'humanité gère la planète, il ferait rapidement faillite."]

"La sagesse", dans le sens supposé, ne serait pas une compétence spécialisée, comme peut en avoir le cordonnier ou le médecin ou le stratège militaire. Ce doit être quelque chose de plus général que ça, puisque sa possession est supposée rendre un homme capable de gouverner sagement. Je pense que Platon aurait dit que cela consiste en la connaissance de "Ce qui est Bon", et aurait rajouté l'idée socratique qu'aucun homme ne commet de péché délibérement, d'où il découle que quiconque sait ce qui est bon agit comme il faut.

Pour nous, ces vues apparaissent éloignées de la réalité. Nous dirions plus naturellement qu'il y a des intérêts divergents, et que l'homme d'Etat doit parvenir au meilleur compromis. Les membres d'une classe sociale ou d'une nation peuvent avoir des intérêts en communs, mais ceux-ci rentreront généralement en conflit avec les intérêts d'autres classes ou d'autres nations. Il y a sans doute des intérêts de l'humanité dans son ensemble, mais ils ne suffisent pas à déterminer une action politique. Peut-être que dans l'avenir ils y parviendront, mais certainement pas tant qu'il y aura de nombreux Etats souverains. Et même alors, la partie la plus difficile de la poursuite de l'intérêt commun consisterait à arriver à des compromis entre intérêts mutuellemment hostiles.

Même si nous supposons qu'il existe quelque chose comme "la sagesse", se pose comme on l'a dit la question suivante : y a-t-il une forme de constitution qui confiera automatiquement le gouvernement aux plus sages ? Il est clair que les majorités, comme les conciles généraux, peuvent se tromper, et de fait se sont parfois trompé. Les aristocraties ne sont pas toujours sages ; les rois sont souvent déraisonnables ; les papes, en dépit de leur infaillibilité, ont commis de graves erreurs. Quelqu'un préconiserait-il de confier le gouvernement à des universitaires diplômés, ou même à des docteurs en divinité [titre anglais sanctionnant des études religieuses avancées] ? Ou bien à des hommes qui, étant nés pauvres, ont réussi à gagner de grandes fortunes ? Il est clair qu'il n'y a pas moyen de définir légalement une forme de sélection de citoyens qui soient, dans la pratique, plus sages que l'ensemble du corps électoral.

On pourrait suggérer que les hommes reçoivent la sagesse politique par une éducation adaptée [Ecole Nationale d'Administration...]. Mais la question se poserait : quelle est une éducation adaptée ? Et cela deviendrait une question politique partisane.

Le problème de trouver une collection d'hommes "sages" et de leur confier le gouvernement est ainsi un problème insoluble. C'est la raison ultime justifiant la démocratie.