HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE OCCIDENTALE, par Bertrand Russell, © 1946

 

I.2.6 : LA THEORIE DE L'IMMORTALITE DE PLATON

Le dialogue de Platon nommé après Phédon est intéressant à plusieurs égards. Il a pour objectif de décrire les derniers moments de la vie de Socrate : sa conversation avant de boire la ciguë, et après jusqu'à ce qu'il perde conscience. Cela présente l'idéal, pour Platon, d'homme qui est à la fois sage et bon au plus haut degré, et qui est totalement dépourvu de toute crainte de la mort. Socrate face à la mort, tel que représenté par Platon, était important sur un plan éthique, pour les époques anciennes comme pour l'époque moderne. Ce que la relation par les évangiles de la Passion et de la Crucifixion étaient pour les chrétiens, le Phédon l'était pour les païens ou les philosophes libres-penseurs. Même pour de nombreux chrétiens, la mort de Socrate vient juste derrière celle du Christ en terme d'importance spirituelle. "Il n'y rien dans aucune tragédie, ancienne ou moderne, rien en poésie ou en histoire (avec l'exception de la mort du Christ), comme les dernières heures de Socrate décrites par Platon. Ces mots sont ceux du Rév. Benjamin Jowett.

Mais le comportement imperturbable de Socrate à sa dernière heure est lié à sa croyance en l'immortalité, et le Phédon est important car il présente, non seulement la mort d'un martyr, mais aussi beaucoup de doctrines qui devinrent plus tard celles des chrétiens.

[Noter que pour un esprit rationaliste moderne, la question de l'immortalité n'appelle pas une réponse par oui ou par non : elle n'a pas de sens. Le souvenir des hommes mémorables restent dans l'esprit de ceux qui lui survivent et dans ses oeuvres. Mais la question de savoir si "son âme vit encore quelque part" non seulement n'est pas une question à laquelle on peut répondre, mais surtout n'est pas une question qui ait une quelconque réponse, car mis à part un sens syntaxique on ne peut lui donner aucun sens.]

La théologie de Saint Paul et des Pères de l'Eglise découle pour une large part du Phédon, et ne peut pas être comprise si on ne connaît pas Platon.

Un dialogue plus ancien, le Criton, raconte que certains amis et disciples de Socrate avaient arrangé un plan grâce auquel il aurait pu s'échapper en Thessalie. Il est probable que les autorités à Athènes auraient été soulagées qu'il s'échappât, et on peut penser que le plan n'est pas passé loin d'être mis en oeuvre et réussir.

Socrate, cependant, ne voulait pas en entendre parler. Il déclarait qu'il avait été jugé et condamné dans un procès qui s'était déroulé régulièrement, et que ce serait mal de faire quelque chose d'illégal pour éviter la punition. Il est le premier à proclamer le principe que nous associons au Sermon sur la Montagne, selon lequel "nous ne devons pas nous venger d'un mal qui nous est fait en faisant un autre mal, quelque soit l'injustice qui nous est faite".

Il s'imagnie ensuite lui-même dialoguer avec les hommes qui ont fait les lois d'Athènes. Dans ce dialogue, dit-il,l ils soulignent qu'il leur doit la même sorte de respect qu'un fils doit à son père, ou un esclave à son maître, mais à un degré encore supérieur ; et que en outre, chaque citoyen d'Athènes est libre d'émigrer s'il n'aime pas l'Etat athénien. Les hommes de lois finissent une longue tirade par ces mots :

"Ecoute-nous donc, Socrate, nous qui t'avons élevé. Ne pense par à la vie et aux enfants d'abord, et à la justice en deuxième lieu, mais à la justice d'abord, [puis amphigouri pour faire ancien et solennel] that you may be justified before the princes of the world below. For neither will you nor any that belong to you be happier or holier or juster in this life, or happier in another, if you do as Crito bids. Now you depart in innocence, a sufferer and not a doer of evil; a victim, not of the laws, but of men. But if you go forth, returning evil for evil, and injury for injury, breaking the covenants and agreements which you have made with us, and wronging those whom you ought least of all to wrong, that is to say, yourself, your friends, your country, and us, we shall be angry with you while you live, and our brethren, the laws in the world below, will receive you as an enemy; for they will know that you have done your best to destroy us."

Cette voix, dit Socrate, "il me semble que je l'entends bourdonner à mes oreilles, comme la son de la flûte à l'oreille du mystique". Il décide, par conséquent, que c'est son devoir de rester et se soumettre à la sentence de mort.

Dans le Phédon, la dernière heure est arrivée ; ses chaînes sont enlevées, et il est autorisé à converser librement avec ses amis. Il renvoie sa femme en pleurs, afin que sa douleur n'interfère pas avec la discussion.

La dernière conversation de Socrate avant de boire la ciguë et encore un peu après

Socrate commence en maintenant que, bien que quiconque a l'esprit philosophique ne craindra pas la mort, mais, au contraire, l'accueillera, cependant il ne prendra pas lui-même sa vie, car il est dit que c'est contraire à la loi. Ses amis demandent pourquoi le suicide est illégal, et sa réponse, qui est en accord avec la doctrine orphique, est presque exactement ce qu'un chrétien répondrait. "Il y a une doctrine chuchotée en secret selon laquelle un homme est un prisonnier qui n'a pas le droit d'ouvrir la porte et de s'échapper ; c'est un grand mystère que je ne comprends pas." Il compare la relation de l'homme à Dieu avec celle d'un troupeau à son propriétaire ; vous seriez en colère, dit-il, si votre boeuf prenait la liberté de sortir ainsi, et par conséquent "il peut y avoir des raisons pour dire qu'un homme doit attendre, et ne pas prendre sa propre vie tant que Dieu ne le lui a pas intimé, comme il me l'intime maintenant". Il ne souffre pas de devoir mourir, car il est convaincu "tout d'abord que je vais me rendre auprès des autres dieux qui sont sages et bons (ce dont je suis aussi sûr que je peux l'être en d'autres matières), et deuxièmement (mais là je suis moins sûr) auprès d'autres hommes qui sont partis, et qui sont meilleurs que ceux que je laisse derrière moi. J'ai bon espoir qu'il y ait quelque chose qui reste pour le mort, quelque chose de bien mieux pour celui qui a été bon que pour celui qui a été mauvais".


Orphée et Euridyce, Nicolas Poussin c. 1650

La mort, dit Socrate, est la séparation entre l'âme et le corps. Ici nous arrivons au dualisme de Platon : entre la réalité et l'apparence, les idées et les objets sensibles, la raison et les perceptions venant des sens, entre l'âme et le corps. Ces paires sont connectées : le premier élément de chaque paire est supérieur au second, tant en réalité qu'en qualité de "Ce qui est bon" ["goodness"]. Une morale ascétique était la conséquence naturelle de ce dualisme. La chrétienté [que nous étudierons amplement dans le livre II, et dont nous verrons qu'une large partie de la théologie vient des Grecs, de Platon et de l'Orphisme] adopta cette doctrine en partie, mais jamais complètement. Il y avait deux obstacles. Le premier était que la création du monde visible, si Platon avait raison, devait avoir été un acte mauvais, et donc le Créateur ne pouvait pas être bon. Le second était que la chrétienté ne put jamais se résoudre à condamner le mariage, bien qu'elle soutînt que le célibat était plus noble. Les Manichéens étaient plus cohérents sur ces deux points.

Distinction entre esprit et matière

La distinction entre esprit et matière, qui est devenu un poncif en philosophie, en science et dans la pensée populaire, a une origine religieuse [c'est-à-dire mystique], et commença comme la distinction entre l'âme et le corps. L'Orphique, comme nous l'avons vu, se déclare lui-même fils de la terre et du ciel ; de la terre vient le corps, du ciel l'âme. C'est cette théorie que Platon cherche à exprimer dans le langage de la philosophie.

[Noter dans la prière "Notre Père" des chrétiens la référence à la terre et au ciel : "fiat voluntas tua, sicut in caelo et in terra" (que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel). Cela vient de l'Orphisme.]

Socrate, dans le Phédon, poursuit aussitôt en développant toutes les implications ascétiques de sa doctrine, mais sa doctrine est d'une sorte modérée de gentleman. Il ne dit pas que le philosophe doit totalement s'abstenir des plaisirs ordinaires, mais seulement qu'il ne doit pas en être l'esclave. Le philosophe ne doit pas se préoccuper seulement de boire et de manger, mais il doit bien sûr manger et boire autant qu'il est nécessaire. [Molière l'a exprimé dans la comédie l'Avare : "il faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger." Noter que cette formule de Molière est précisément attribuée à... Socrate.] ; il n'y a aucune suggestion de jeûne de pénitence. Et on nous dit que Socrate, bien qu'indifférent au vin, pouvait, à l'occasion, boire plus que n'importe lequel de ses convives sans jamais devenir ivre. Ce n'était pas boire qu'il condamnait, mais s'adonner au plaisir de la boisson. De même, le philosophe ne doit pas se soucier des plaisirs de l'amour, ou des beaux vêtements coûteux, ou des sandales, ou d'autres décorations de l'individu. Il doit se préoccuper exclusivement de l'âme, et pas du corps : "Il doit vouloir, autant qu'il en est capable, s'éloigner du corps et se tourner vers l'âme."

Il est évident que cette doctrine, popularisée, deviendrait l'ascétisme, mais dans son intention ce n'était pas à proprement parler l'ascétisme. Le philosophe ne consacrait pas des efforts à s'abstenir des plaisirs des sens, mais s'intéressait à autre chose. J'ai connu beaucoup de philosophes qui oubliaient leur repas et qui continuaient à lire leur livre quand enfin ils mangeaient.

Ces hommes agissaient comme Platon disait qu'ils devaient le faire : ils ne s'abstenaient pas de la gloutonnerie par un effort moral, mais étaient simplement davantage intéressés par d'autres choses. Apparemment le philosophe devait se marier, et engendrer et élever des enfants, de cette même façon un peu détachée ; mais depuis l'émancipation des femmes c'est devenu plus difficile. Il n'est pas étonnant que Xanthippe fût une mégère.

Les philosophes, continue Socrate, essaient de séparer l'âme d'une communion trop étroite avec le corps, tandis que d'autres gens pensent que la vie ne vaut pas la peine d'être vécue par un homme "qui n'a pas le sens du plaisir et ne prend pas part aux plaisirs du corps". Dans cette phrase, Platon semble peut-être par inadvertance souscrire à l'idée d'une certaine classe de moralistes, selon laquelle les plaisirs du corps sont les seuls qui comptent.

Ces moralistes soutiennent que l'homme qui ne recherche par les plaisirs des sens doit éviter tout plaisir quel qu'il soit, et vivre vertueusement [c'est un rare exemple d'ambiguïté dans une phrase de R. ; on ne sait pas s'il veut dire que les moralistes pensent qu'il faut... ou bien qu'il est vraisemblable que...].

C'est une erreur qui a fait un mal incalculable [dans le monde occidental -- l'idée que pour vivre vertueusement, il faut s'abstenir de tout plaisir. R. retombe sur ses pieds.]

Dans la mesure où la division entre l'esprit et le corps puissse être acceptée, les pires plaisirs, aussi bien que les meilleurs, sont mentaux -- par exemple l'envie, et de nombreuses formes de cruauté et d'amour du pouvoir.

Le Satan de Milton s'élève au-dessus des tourments physiques, et se consacre à un travail de destruction dont il tire un plaisir qui est totalement de l'esprit. De nombreux éminents ecclésiastiques, ayant renoncé aux plaisirs des sens, et n'étant pas sur leur garde concernant les autres, deviennent dominés par le plaisir du pouvoir, ce qui les a conduit d'abominables cruautés et persécutions, officiellement au nom de la religion. A sa manière, Hitler appartient à ce type ; d'après tous les témoignages, les plaisirs des ses ont peu d'importance pour lui. La libération de la tyrannie du corps contribue à la grandeur, mais autant à la grandeur dans le péché qu'à la grandeur dans la vertu.

C'était, cependant, une digression, et nous devons retourner à Socrate.

Pensée religieuse (ou mystique) de Socrate

Nous arrivons maintenant à l'aspect intellectuel de la religion que Platon (à tort ou à raison) attribue à Socrate. On nous dit que le corps est un handicap dans l'acquision de savoir, et que la vue et l'ouïe sont des outils imprécis : la vraie existence, si elle est révélée à l'âme, est révélée via les pensées, pas via les sens.

Examinons un instant les implications de cette doctrine [R. va se lancer dans du philosophisme cambridgien, sans grand intérêt, issu de sa formation universitaire ; il a un tropisme vers Protagoras]. Elle entraîne une rejection complète du savoir empirique, y compris l'histoire et la géographie. Nous ne pouvons pas savoir qu'il y a eu une ville comme Athènes, ou un homme comme Socrate ; sa mort, et son courage lors de son trépas, appartiennent au monde des apparences.

C'est seulement par la vision et l'ouïe que nous savons quoi que ce soit sur ces sujets, et le vrai philosophe [si l'on suit strictement les préceptes que Platon met dans la bouche de Socrate] ignore la vue et l'ouïe.

Que lui reste-t-il alors ? D'abord, la logique et les mathématiques ; mais ce sont des disciplines construites sur des hypothèses, qui ne permettent donc pas des affirmations définitives sur le monde.

L'étape suivante -- et c'est celle cruciale -- repose sur l'idée de "Ce qui est Bien". Arrivé jusqu'à cette idée, le philosophe est supposé savoir que "Ce qui est Bien" est ce qui est Réel, et il peut ainsi en déduire que le monde des idées est le vrai monde.

Des philosophes ultérieurs ont proposé des arguments pour démontrer cette identité entre le Réel et "Ce qui est Bien", mais Platon semble supposer que cela va de soi.

[Noter que tout ça est une forme élaborée et élégante du "Ecoutez-moi, j'ai raison, point" de tous les prophètes, gourous, meneurs d'hommes et leaders totalitaires.]

Si nous voulons le comprendre, nous devons, au moins à titre provisoire, accepter que l'homme puisse connaître intrinséquement "Ce qui est Bien", et savoir que c'est pareil que "Ce qui est Vrai, ou Réel", et que tout cela ne concerne que le Vrai monde, c'est-à-dire le monde des Idées -- le monde ici-bas ne méritant qu'à peine notre intérêt.]

Les sens du corps sont impuissants à voir la vérité. La "perception par l'intellect" est la seule qui peut voir la vérité. Idées, formes et essences absolues.

La pensée est à son meilleur, nous dit Socrate, quand l'esprit est concentré sur lui-même, et n'est pas troublé par les bruits ou ce que voient les yeux ou les peines ou les plaisirs, mais quitte le corps et aspire à saisir la vraie existence ; "et en cela le philosophe retire son honneur au corps". A partir de ce point de vue, Socrate poursuit vers les idées ou les formes ou les essences.

Il y a une justice absolue, une beauté absolue, un "Ce qui est Bon" absolu, mais ils ne sont pas visibles pour les yeux. "Et je ne parle pas seulement de ces choses, mais de l'absolue grandeur, santé, force, et de l'essence ou de la vraie nature de toute chose."

On ne peut percevoir tout cela que par "la vision de l'intellect". C'est pourquoi, tant que nous sommes prisonniers dans le corps, et tandis que l'âme est infectée par les maux du corps, notre désir pour la vérité ne pourra pas être satisfait.

L'observation scientifique est exclue

Ce point de vue exclut l'observation scientifique et l'expérimentation comme méthodes pour atteindre la connaissance. L'esprit de l'expérimentateur n'est pas "concentré sur lui-même", et ne cherche pas à éviter les bruits et ce que voient les yeux.

Les deux activités mentales qui peuvent être poursuivies par la méthode que recommande Platon sont les mathématiques et la vision mystique. Cela explique pourquoi les deux en viennent à être si intimement mêlées chez Platon et les Pythagoriciens.

Pour l'empiriste, le corps est ce qui nous met en contact avec le monde de la réalité extérieure, mais pour Platon il est doublement néfaste,
a) en tant que médium qui distort les perceptions, comme si nous regardions à travers un verre en partie dépoli, et
b) comme source de désirs qui nous distraient de la poursuite de la connaissance et la vision intellectuelle de la vérité.

Quelques citations souligneront ce point de vue, et donneront au lecteur ou à la lectrice une idée de la teneur des idées exprimées par Socrate.

Quelques citations de Socrate : "Le corps est la source de troubles infinis", etc.

"Le corps est la source de troubles infinis pour nous, tout simplement à cause de la demande de nourriture ; et il est aussi exposé aux maladies qui prennent le controle de notre être et nous empêchent de chercher la vraie existence [Noter comme ce discours, sous des allures littéraires élégantes et une précision de langage qui évoquent une pensée pénétrante, ne se distingue en rien des déclarations illuminées de n'importe quel charlatan affirmant détenir les clés de la vraie vie, etc.] : le corps nous remplit d'amour physique, de désirs, de rêves de toutes sortes, et de folies sans fin ; et, en fait, comme disent les hommes, il nous prive presque totalement de notre capacité à penser. D'où les guerres, les combats et les factions ? D'où les désirs qui viennent du corps et qui se portent sur d'autres corps ? Les guerres sont causées par l'amour de l'argent, et l'argent doit être obtenu afin de servir les demandes du corps ; et à cause de tous ces problèmes nous n'avons plus de temps à consacrer à la philosophie ; et, pour terminer par le pire, même quand nous avons la possibilité de nous consacrer à quelque spéculation, notre corps interfère encore, provoquant des troubles et de la confusion dans notre quête de connaissance ; et il nous obnubile tant qu'il nous empêche de voir la vérité. Il est prouvé par l'expérience que pour atteindre la vraie vérité sur n'importe quoi, il nous faut nous libérer de notre corps -- l'âme, par elle-même, doit voir les choses en elles-mêmes : et alors nous atteindrons la sagesse que nous désirons tant, et dont nous déclarons être amoureux ; pas durant notre vie, mais après notre mort : car tant qu'elle cohabite avec le corps l'âme ne peut pas atteindre la vraie vérité ; si elle peut l'atteindre ce sera après la mort."

"Ainsi nous étant débarrassés de la folie du corps nous allons être purs et pourrons converser avec le pur, et connaître de nous-mêmes la claire lumière partout, qui n'est autre que la lumière de la vérité. Car les impurs ne sont pas autorisés à approcher les purs... Et qu'est-ce que la purification sinon la séparation du corps et de l'âme ?... Et cette séparation et libération de l'âme du corps est appelée la mort... Et les vrais philosophes, et eux seulement, sont en permanence à la recherche de l'âme."

"Il n'y a qu'une seule vraie pièce de monnaie avec laquelle toutes choses doivent être échangées, et c'est la sagesse."

"Les fondateurs des mystères ont donné de vrais enseignements, et ils ne disaient pas des choses insensées quand ils expliquaient dans une figure, il y a longtemps, que celui qui meure non-sanctifié et non-initié, et passe dans le monde souterrain, demeurera dans un bourbier, tandis que celui qui arrivera après initiation et purification demeurera avec les dieux. Car nombreux, comme ils disent dans les mystères, sont les porteurs de thyrses, mais peu sont les mystiques."

Les "mystiques" veulent dire, si je comprends bien, les vrais philosophes.

[un thyrse, dans la mythologie, est un sceptre en bois de cornouiller orné de feuilles de lierre et surmonté d'une pomme de pin]

Commentaires

Tout ce langage est mystique et dérivé des mystères. La "pureté" est une conception orphique, ayant un sens principalement rituel, mais pour Platon elle signifie la liberté par rapport à l'esclavage imposé par le corps et ses besoins.

Il est intéressant de l'entendre dire que les guerres sont causées par l'amour de l'argent, et que l'argent n'est nécessaire que pour le service du corps. La première partie de cette opinion est la même que celle soutenue par Karl Marx, mais la seconde partie appartient à un registre différent. Platon [qui avait beaucoup d'argent] pensait qu'un homme pouvait vivre avec très peu d'argent si ces besoins étaient réduits au strict minimum. Et c'est sans doute vrai.

[Quand Russell écrivait cela, en Amérique, au début des années 1940, sa jeune femme de trente-huit ans de moins que lui, leur enfant en bas âge, et lui-même avaient si peu d'argent que, quand il allait donner une conférence, à la gare il n'achetait que le billet aller. Il achetait le retour avec l'argent qu'on lui avait payé à la fin de sa conférence.]

Mais Platon pense aussi qu'un philosophe devrait être exempté de travail manuel ; il doit donc vivre grâce à la richesse matérielle créée par d'autres. Dans un Etat très pauvre, il est donc vraisemblable qu'il n'y aura pas de philosophes [au sens de Platon].

C'était l'impérialisme d'Athènes durant l'Âge de Périclès [c. -460, c. -430] qui avait rendu possible pour les Athéniens l'étude de la philosophie.

Généralement parlant, les biens intellectuels sont tout aussi coûteux que les biens plus matériels, et tout aussi dépendant des conditions économiques. La science demande des bibliothèques, des laboratoires, des téléscopes, des microscopes, et ainsi de suite, et les hommes de sciences doivent être logés et nourris grâce au travail d'autres gens.

Mais pour le mystique tout cela n'est qu'absurdité. Un saint homme en Inde ou au Tibet n'a pas besoin d'appareillages, porte seulement un linge autour des reins, ne mange que du riz, et vit grâce à la maigre charité qu'on lui accorde car on pense que c'est un sage. C'est un développement logique du point de vue de Platon.

Les arguments de Socrate en faveur de la continuation de la vie de l'âme après la mort du corps

Pour retourner au Phédon : Cébès [de Thèbes, un ami de Socrate, qui est l'un de ses interlocuteurs lors de son procès] exprime des doutes sur la survie de l'âme après la mort, et invite Socrate à présenter des arguments. Socrate alors en présente, mais il faut admettre que ce sont des arguments très pauvres.

1ère affirmation, et conséquences : les choses sont engendrées par leur opposé

Le premier argument est que toutes les choses qui ont un opposé sont engendrées par leur opposé -- une affirmation qui nous rappelle le concept de justice cosmique d'Anaximandre. Maintenant la vie et la mort sont opposées, donc elles doivent chacune engendrer l'autre. Il s'ensuit que les âmes des morts existent quelque part, et reviendront sur terre en temps voulu. L'affirmation de Saint Paul, "la graine pour germer doit mourir", semble appartenir au même genre d'idée.

2ème affirmation, et conséquences : la connaissance n'est qu'une réminiscence de souvenirs enfouis

Le second argument est que la connaissance n'est que le souvenir de savoirs qui remontent à la surface de la conscience ["recollection"], et donc l'âme doit avoir existé avant la naissance. La théorie selon laquelle la connaissance est un souvenir est soutenue principalement par le fait que nous avons des idées, comme par exemple l'égalité exacte, mais l'absolue égalité ne se rencontre jamais dans les objets sensibles, et cependant nous savons ce que nous voulons dire par "exacte égalité". Puisque nous ne l'avons pas apprise de l'expérience, nous devons avoir apporté cette connaissance avec nous d'une existence précédente. Un argument similiare, dit-il, s'applique aux autres idées. Ainsi l'existence des essences, et notre capacité à les appréhender, prouve la pré-existence de l'âme dotée de connaissances.

La défense de l'idée que toute connaissance est un souvenir est développée plus longuement dans le Ménon (87 ff.). Là Socrate dit "il n'y a pas d'enseignement, mais seulement des souvenirs". Il prétend prouver ce point en demandant à Ménon d'appeler un enfant-esclave, à qui Socrate se met à poser des problèmes de géométrie. Les réponses de l'enfant sont interprétées comme montrant qu'il connaît réellement la géométrie, bien que jusqu'à présent il n'était pas conscient qu'il possédât cette connaissance. La même conclusion est tirée dans le Ménon que dans le Phédon : la connaissance est apporté par l'âme depuis une existence antérieure.

Sur ce deuxième argument, on peut observer, d'une part, qu'il est totalement inapplicable à la connaissance empirique. L'enfant-esclave ne pouvait pas être conduit à se "rappeler" quand les Pyramides furent construites, ou si le siège de Troie a bien au lieu, sauf s'il avait été présent au moment des faits. Seule la sorte de connaissance qui est appelée "a priori" -- tout particulièrement la logique et les mathématiques -- peuvent être supposés exister chez chacun de nous indépendemment de l'expérience. En fait, c'est la seule sorte de connaissance (hormis la révélation mystique) que Platon reconnaît comme vraie connaissance. Voyons comment cet argument apparaît au regard des mathématiques.

[R. continue à analyser en détail la pensée de Platon, beaucoup plus que celle de Pythagore, Héraclite, Parménide, ou les autres présocratiques. Ce n'est pas seulement car nous avons moins d'information sur ces derniers. C'est aussi car Platon, avec Aristote, ont eu une influence extraordinaire sur la pensée occidentale pendant deux millénaires. Russell a dit lors de différents interviews que cette influence a été excessive et a eu un effet destructeur sur la pensée occidentale qui a pris un retard de quelques siècles par rapport à ce qu'elle aurait pu être. Nous verrons comment les philosophes chrétiens ont été dans une admiration figée pour Platon (de 0 à 1100), puis pour Aristote (de 1100 à 1300), et comment les tentatives de sciences théoriques (mathématiques) ou expérimentales (physique) ont été entravées par les disciples de ces deux penseurs jusqu'à la Renaissance et même un peu après. Les maths se sont développées très lentement à Alexandrie et dans le monde islamique ; et la physique a dû attendre le seizième siècle pour repartir. Voir un entretien de 1952 avec Bertrand Russell.]

Prenons le concept d'égalité. Nous devons admettre que nous n'avons pas d'expérience, parmi les objets sensibles, d'exacte égalité ; nous voyons seulement des égalités approximatives. Comment, alors, arrivons-nous à l'idée d'égalité absolue ? Ou bien, peut-être, n'avons-nous pas une telle idée ?

Prenons un cas concret. Le mètre est défini comme la longueur d'une certaine barre de platine, à Sèvres à côté de Paris, quand elle est à une certaine température. Que voulons-nous dire quand nous disons, d'une autre barre, que sa longueur est exactement un mètre ? Je ne crois pas que nous devrions parler de sa longueur dans l'absolu. Mais nous pouvons dire : les expériences les plus précises à l'heure actuelle ne parviennent pas à montrer que l'autre barre est plus courte ou plus longue que celle de Paris. Nous pourrions, si nous étions suffisamment téméraires, ajouter la prédiction qu'aucun raffinement à venir dans les techniques de mesure modifiera cette conclusion. Mais c'est encore une affirmation d'origine empirique, dans le sens où il n'y a pas de fait empirique infirmant l'égalité. Je ne pense pas que nous possédions l'idée d'absolue égalité au sens où Platon suppose que nous l'avons.

[Aussi astucieuse que soit la remarque de Russell, on peut souligner trois points : 1) c'est pour une bonne part du philosophisme coupant les cheveux en quatre, 2) c'est très légèrement malhonnêtre de dire qu'on n'a pas d'idée d'égalité absolue, et 3) on a des modèles dans la tête qui représentent le monde et dans ceux-ci il y a une idée d'égalité absolue -- ce qui est précisément la partie décente de la doctrine de Socrate / Platon.]

Mais, même en admettant que nous ayons une idée d'égalité absolue, il est clair qu'un enfant ne l'a pas jusqu'à ce qu'il atteigne un certain âge, et que cette idée vient de l'expérience, bien qu'elle ne soit pas dérivée directement de l'expérience. En outre, si cette connaissance vient d'une vie antérieure, le problème se pose de la même manière dans cette vie antérieure. On est conduit à envisager une éternité de vies dans le passé, etc. On voit donc que l'argument ne tient pas.

[En fait, les scientifiques modernes pensent que l'homme, et les mamifères supérieurs, ont construit dans leur tête au cours de l'évolution des structures mentales de représentation du monde qui apparaissent peu à peu chez l'enfant en grandissant. Ainsi un enfant de quelques semaines qui voit un balle rouler derrière un canapé, puis une balle similaire apparaître de l'autre côté, ne songera pas que c'est la même ; mais rapidement (au bout de quelques mois ?) il construira dans sa tête un modèle du monde où c'est la même. Ce modèle du monde a été pendant des millénaires un modèle lui-même modélisé comme un espace euclidien 3D plus un temps universel, jusqu'à ce qu'à la fin du XIXe siècle et surtout avec Einstein en 1905 il soit remis en cause. Les géométries non euclidiennes avaient aussi aidé à prendre des libertés avec les modèles géométriques. Mais il faut faire attention de ne pas trop concevoir les géométries riemanniennes "plongées" dans l'espace euclidien, car on perd alors de vue leur essence. Puis la mécanique quantique a apporté une description du monde encore beaucoup plus extraordinaire et radicalement éloignée de l'expérience ordinaire.


Balle roulant derrière un canapé

Depuis trois ou quatre siècles, ce sont les scientifiques qui ont fait les contributions les plus intéressantes à la philosophie naturelle ; et elle n'avait plus fait de progrès depuis Démocrite (-460, -370, qui vécut à Abdère). Pour ce qui est de la philosophie de l'éthique et de la politique, on n'a pas progressé depuis les Stoïciens.

Mais dans tous les cas il est profondément regrettable que les penseurs depuis -300 jusqu'à +1300 aient été dans une admiration complétement fascinée, immobile et béate pour Platon et Aristote. Nous y reviendrons puisque nous couvrirons aussi en détail la pensée d'Aristote -- toujours simplement car elle a eu une grande influence, pas parce qu'elle est particulièrement pénétrante (elle ne l'est pas).]

La doctrine de la réminiscence étant considérée comme établie, Cébès dit alors : "Environ la moitié de ce qui était requis a été prouvé ; c'est-à-dire que nos âmes existaient avant notre naissance. Que l'âme existera encore après la mort, comme elle existait avant la naissance, est l'autre moitié, qui manque encore." Socrate s'applique maintenant à cette autre moitié. Il dit qu'il suit de ce qui a été dit, sur le fait que toute chose est engendrée par son opposé, que la mort doit engendrer la vie comme la vie doit engendrer la mort.

[Je rappelle encore une fois qu'on étudie ici Socrate / Platon en détail, non pas parce que c'est particulièrement pénétrant et subtil et considérable, mais parce qu'il a eu une influence extravagante sur la pensée occidentale pendant plus de 20 siècles. Il est vrai que pendant plus de 20 siècle, et encore maintenant chez les philosophes de la Sorbonne, Socrate / Platon est considéré comme majeur, très important, très profond, etc. Mais c'est juste une illustration d'un fait déjà moqué par Rabelais sur les Sorbonnagres figés dans leur savoir, ou leur ignorance.]

3ème affirmation, et conséquences : les choses simples sont éternelles

Mais il ajoute un autre argument, qui a une histoire plus longue en philosophie : que seulement ce qui est complexe peut être dissout, et que l'âme, comme les idées, est simple et pas composée de parties. Ce qui est simple, pensait-on, ne peut pas commencer, ou finir, ou changer [une idée de type Parménidienne].

[Noter que souvent pour démontrer un point B, les philosophes introduisent un point A, en affirmant que ce dernier est établi, puis montrent (ou, d'ailleurs, encore affirment) que A implique B. Une part beaucoup trop importante de la philosophie scolaire est de ce type, plus une grande obscurité pour faire profond, et un plus ou moins discret terrorisme intellectuel vis-à-vis de ceux qui ne sont pas d'accord ou expriment leur scepticisme.]

Maintenant les essences ne changent pas : la beauté absolue, par exemple, est toujours la même, tandis que les belles choses [du monde sensible] changent continuellement. Ainsi les choses que l'on voit avec les yeux sont temporelles, mais les choses invisibles [qui appartiennent au monde platonicien où tout est parfait] sont éternelles. Le corps est visible, l'âme est invisible ; par conséquent l'âme peut être classifiée dans le groupe des choses qui sont éternelles.

[R. a souligné l'un des drames de la philosophie antique après Pythagore : les mathématiques de Pythagore -- qui ont pour origine la contemplation orphique du monde -- ont atteint quelques succès extraordinaires ; alors la philosophie grecque inspirée par Orphée et Pythagore (c'est-à-dire essentiellement Socrate et Platon) s'est mise à appliquer la méthode mathématique à toute la philosophie (hypothèses, prémisses, logique, raisonnement, etc. saupoudrée d'affirmations péremptoires, de raisonnements vertigineux comme marcher sur une corde tendue au dessus d'un précipice en agitant les bras pour garder l'équilibre, et de révélations quand on était coincé. Et cette "métaphysique mathématisée" grotesque a marqué 2000 ans de philosophie !]

L'âme, étant éternelle, est chez elle dans la contemplation des choses éternelles, c'est-à-dire des essences, mais est troublée et perdue quand, comme avec les perceptions sensibles, elle contemple le monde des choses qui changent.

L'âme, quand elle utilise le corps comme un instrument de perception, c'est-à-dire, quand elle emploie les sens de la vue, de l'ouïe ou l'un des autres sens (car "percevoir à travers le corps" veut dire "percevoir par les sens")... est alors traînée par le corps jusque dans la région où les choses changent, et elle erre et est perdue ; le monde tourne autour d'elle, et elle est comme un homme ivre, quand elle touche le changement... [Tout cela est de la jolie littérature, comme souvent quand on personnifie une chose, puis qu'on lui attribue des idées et des émotions.] Mais quand elle revient à elle, elle réfléchit ; alors elle passe dans l'autre monde [celui de la perfection platonicienne -- c'est cependant Socrate qui parle dans un dialogue de Platon, mais dans quelle mesure c'est réaliste du vrai Socrate ou bien une habile création de Platon pour faire passer ses propres vues ?], la région de la pureté, et de l'éternité, et de l'immortalité, et de l'absence de changement, où les choses sont comme elle, et avec elles elle vit éternellement ["pour les siècles des siècles"...], où elle est protégée, et n'est ni bousculée ni gênée ; alors elle cesse ses errements, et, étant en communion avec ce qui ne change pas, elle ne change pas non plus. Et cet état de l'âme est appelé la sagesse.


Personne en prière

[J'ai bien connu ces gens qui vont à la messe avec conviction, qui sont platoniciens -- en fait, orphiques sans le savoir --, qui imposent une éducation condamnant les sens, le sexe, la liberté. On voit rétrospectivement tout ce qu'il y a de peur dans leurs attitudes intellectuelles, après avoir vu tout ce qu'il y avait de coercition dans l'éducation qu'ils cherchaient à donner -- soi-disant amoureux de la vérité, mais qui ne reculaient pas devant "l'invention de vérités" quand c'était pour la bonne cause, comme Platon le recommande avec son "mensonge royal" dans son utopie.]

Destinée après la mort, selon sa conduite sur terre

L'âme du vrai philosophe, qui aura, durant sa vie, été libéré des tourments de la chair, partira, après la mort, vers le monde invisible, pour vivre dans la félicité en compagnie des dieux. Mais l'âme impure, qui aura aimé le corps, deviendra un fantôme hantant un sépulcre, ou bien entrera de le corps d'un animal [une idée très orphique et même bacchique], comme un âne, un loup, ou un faucon, selon son caractère. Un homme qui aura été vertueux sans être un philosophe deviendra une abeille ou une guêpe ou une fourmi, et quelqu'autre animal de la variété grégaire et sociale.

Répétition ad nauseam du caractère néfaste de l'inflluence du corps sur l'âme

Seul le vrai philosophe va au ciel quand il meurt. "Aucune personne, qui n'a pas étudié la philosophie et n'est pas entièrement pure au moment de son départ, n'est autorisée à rejoindre la compagnie des Dieux ; seul l'amoureux de la connaissance le peut." C'est pourquoi les vrais fanatiques de la philosophie [de Socrate] se détournent des désirs de la chair [il n'est pas clair si c'est pas un effort pour résister à la tentation -- comme les grands ermites à la Charles de Foucauld --, ou par désintérêt -- comme nombre de rats de bibliothèque --, ou encore par résignation -- comme les incapables de séduction et les impuissants]. Ce n'est pas qu'ils craignent la pauvreté ou la disgrâce, mais parce qu' "ils sont conscients que l'âme était simplement enchaînée ou collée au corps -- jusqu'à ce que la philosophie lui ouvre les "vrais yeux", elle ne pouvait voir que l'existence Réelle qu'à travers les barreaux d'une prison, pas par et en elle-même... et à cause du désir elle était devenue la principale complice de sa captivité". [On voit ici à nouveau les talents littéraires de Platon, qui emploient cette technique qui fait généralement de l'effet -- si on n'en abuse pas -- de personnifier une idée ou un concept et de lui attribuer des actions et des émotions.] Le philosophe sera tempérant car "chaque plaisir et chaque souffrance est une sorte de clou ou de rivet qui arrime encore un peu plus l'âme au corps, jusqu'à ce qu'elle soit devenue totalement comme le corps, et croie comme vrai ce que le corps affirme comme vrai".

L'objection pythagoricienne de l'harmonie

A ce moment-là, Simmias mentionne l'opinion pythagoricienne selon laquelle l'âme est harmonie, et pose la question : si la lyre est cassée, comment l'harmonie peut-elle survivre ? Socrate répond que l'âme n'est pas harmonie, car l'harmonie est complexe, mais l'âme est simple. En outre, dit-il, la vue selon laquelle l'âme est harmonie est incompatible avec sa pré-existence, qui a été démontrée par la doctrine de la réminiscence ; car l'harmonie n'existe pas avant la lyre.

[On a peine à comprendre pourquoi Socrate a été considéré pendant 20 siècles comme le plus sage des hommes, et comment encore aujourd'hui son nom évoque avant tout la sagesse. C'était un gourou orphique allumé, qui a été capable de faire face à la mort, de manière soi-disant admirable, car il était persuadé qu'il allait quitter cette vallée de larmes pour accéder à un monde de félicité, etc. Il n'est pas très différent des terroristes qui se font exploser dans un lieu public populeux, et à qui des ulémas ont promis 72 houris, rien que pour leur consommation personnelle, dans les cieux. Mais Socrate, lui, ou la création qu'en a fait Platon, a fait du tort à 20 siècles de pensée occidentale...]

Socrate fait alors une description de son développement philosophique, qui est très intéressante, mais hors de propos. Il poursuit en exposant la doctrine des idées, menant à la conclusion "que les idées existent, et que d'autres choses participent en elles et que leurs noms en dérivent". Enfin il décrit le sort des âmes après la mort : les bonnes vont au ciel, les mauvaises en enfer, et les intermédiaires au purgatoire.

Sa fin, et ses adieux, sont décrits. Ses derniers mots sont : "Criton, je dois un coq à Asclépios ; te rappelleras-tu de payer ma dette ?" Les hommes payèrent un coq à Asclépios quand ils se remirent de la maladie que leur causa la mort de leur maître, et que Socrate se fut remis de la fièvre que représente la vie.

"De tous les hommes de son temps, conclut Phédon, c'était le plus sage et le plus juste et le meilleur."

[C'est l'opinion convenue depuis 25 siècles, mais on a vu qu'elle est tout à fait discutable.]

Conclusion

Le Socrate de Platon [qui est ou n'est pas similaire au vrai] a imposé un type à tous les philosophes qui vinrent ensuite à de nombreuses époques. Que pouvons-nous penser de lui sur le plan de l'éthique ? (Je ne m'occupe que de l'homme décrit par Platon.) Ses mérites sont évidents. Il est indifférent au succès dans ce monde, tellement dénué de peur qu'il reste calme et urbain et plein d'humour jusqu'à ses derniers moments, se préoccupant davantage de ce qu'il croit être la vérité que de quoi que ce soit d'autre.

Il a cependant de graves défauts. Il est malhonnête [intellectuellement] et sophistiqué [au sens de tortueux] dans ses raisonnements. Dans sa réflexion personnelle, il utilise son intellect pour prouver des conclusions qui lui sont agréables, plutôt que de chercher de manière désintéressée la connaissance. Il y a chez lui une grande satisfaction de lui-même ["smug"] et il est plein de componction ["unctuous"] comme un mauvais ecclésiastique.

Son courage face à la mort eût été plus remarquable s'il n'avait pas été aussi convaincu qu'il allait jouir de la félicité parmi les dieux.

Contrairement à certains de ses prédécesseurs, il n'était pas scientifique dans ses raisonnements, mais déterminé à prouver que l'univers était conforme à ses standards éthiques. C'est une trahison de la vérité et le pire des péchés philosophiques.

En tant qu'homme, nous voulons bien croire qu'il a été admis dans la communion des saints ; mais en tant que philosophe, il faudra qu'il fasse un long séjour au purgatoire de la réflexion scientifique.