HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE OCCIDENTALE, par Bertrand Russell, © 1946

 

I.3.1 : LE MONDE HELLENISTIQUE

L'histoire du monde grec [entendant par là toutes les régions grécophones] dans l'Antiquité peut être divisée en trois périodes : celle des cités-Etats libres, à laquelle Philippe et Alexandre mirent un terme ; celle de la domination macédonienne, dont les derniers vestiges furent éteints par l'annexion romaine de l'Egypte après la mort de Cléopâtre ; et finalement celle de l'Empire romain. De ces trois périodes, la première est caractérisée par la liberté et le désordre, la seconde par la soumission et le désordre, et la troisième par la soumission et l'ordre.

La seconde de ces périodes est connue sous le nom de période ou âge hellénistique. [L'adjectif hellénique est réservée à la période qui va du début de l'ère classique, le VIe, jusqu'au milieu du IVe siècle, quand surgit Alexandre ; et l'adjectif hellénistique à la période qui va de la mort d'Alexandre, en -323, à -30, c'est-à-dire la mort de Cléopâtre.]

En science et en mathématiques, les travaux effectués durant cette période sont les meilleurs de tous ceux faits par les Grecs. En philosophie, cette période comprend la fondation des écoles épicuriennes et stoïciennes, et aussi l'émergence du scepticisme comme doctrine complètement formulée ; elle est donc aussi importante sur le plan philosophique, quoique moins que la période de Platon et Aristote.

[On notera cependant que Platon était encore un gourou qui, au milieu de quelques bonnes remarques attribuées généralement, dans ses dialogues, à des contradicteurs comme Thrasymaque, assénait les vérités et les délires -- monde des idées parfaites -- comme les présocratiques, et même en pire car ayant l'apparence de la sophistication grâce au talent littéraire de Platon ; et Aristote était une variante de Platon, moins illuminé et plus tâcheron professoral, mais pas moins péremptoire, davantage même car il accumulait les contre-vérités sur des choses vérifiables, ce qui n'est pas le cas du vrai monde des philosophes dans le dos des hommes dans la caverne...

En d'autres termes, l'importance accordée à Platon et Aristote se justifie par des raisons historiques -- car ils ont écrasé 20 siècles de pensée occidentale -- pas par des raisons de sophistication intellectuelle. Au premier millénaire, l'importance de Platon s'est "auto-entretenue" : comme certains (néoplatonistes) le considéraient comme important, ils en parlaient beaucoup ; d'où les autres le considéraient comme importants ; les premiers pouvaient dire "eh bien vous voyez comme il est important..." etc.

A mon sens, les sceptiques étaient bien plus subtils que Platon et Aristote -- comme l'était aussi Démocrite.]

Après le IIIe siècle avant J.-C., il n'y a plus rien de réellement nouveau dans la philosophie grecque jusqu'aux Néoplatonistes du III siècle après J.-C. Mais entre temps le monde romain était en train d'évoluer d'une manière qui préparait la victoire de la chrétienté.

Alexandre de Macédoine

La brève carrière d'Alexandre transforma soudainement le monde grec. Durant les dix années entre -334 et -324, il conquit l'Asie mineure, la Syrie, l'Egypte, la Babylonie, la Perse, Samarcande, la Bactriane, et le Punjab. L'Empire perse [= empire achéménide], le plus grand que le monde ait connu jusqu'alors [il était bien plus grand que l'empire assyrien, lequel tomba justement en -612 sous les coups des Perses alliés aux Babyloniens, ce qui créa le Nouvel Empire babylonien] fut détruit en trois batailles.

Empire achéménide (= perse) c. -450 (source) Empire d'Alexandre en -323 (source)

La curiosité des Grecs devint familière avec l'ancien folklore des Babyloniens, ainsi qu'avec leurs anciennes superstitions. Les Grecs devinrent aussi familiers avec le Dualisme zoroastrien et (dans une moindre mesure) avec les religions du nord de l'Inde, où le Bouddhisme était en train d'accéder à la suprémacie [au IIIe siècle av JC].

Partout où Alexandre est allé, que ce soit dans les montagnes d'Afghanistan, sur les rives du Jaxartes [= fleuve Syr-Daria qui se jette dans la mer d'Aral], et sur celles de tributaires de l'Indus, il fonda des cités grecques, dans lesquelles il chercha à reproduire les institutions grecques, avec un degré d'autonomie accordée au gouvernement. Bien que son armée fût composée principalement de Macédoniens, et que la plupart des Grecs européens se soumissent de mauvaise grâce, il se considérait lui-même, au début de son règne, comme un apôtre de l'hellénisme. Graduellement, cependant, à mesure que ses conquêtes s'étendaient, il adopta la politique de promouvoir une fusion amicale entre les Grecs et les Barbares [= qui que ce soit ne parlant pas grec].

Pour cela il avait différents motifs. D'une part, il était évident que ses armées, qui n'étaient pas très nombreuses, ne pouvaient pas contrôler de manière permanente un si vaste empire par la force, mais devaient, à la longue, être conciliantes avec les populations conquises. D'autre part, l'Orient n'était habitué à aucune forme de gouvernement sauf celui d'un roi divin, un rôle qu'Alexandre se considérait comme taillé pour assumer.

Est-ce qu'il se croyait lui-même un dieu, ou bien endossa-t-il seulement les attributs de la divinité pour des raisons politiques, est une question pour les psychologues, puisque les éléments historiques ne permettent pas de trancher. Quoi qu'il en soit, il jouissait de l'adulation qu'il recevait en Egypte comme successeur des Pharaons, et en Perse comme successeur du Roi des rois.

Ses généraux macédoniens -- les "Compagnons" comme ils étaient appelés -- avaient envers lui l'attitude d'aristocrates occidentaux envers leur souverain constitutionnel. Ils refusaient de se prosterner devant lui, ils donnaient des conseils et émettaient des critiques au risque même de leur vie, et à un moment crucial contrôlèrent ses actes, quand ils le forcèrent à rebrousser chemin quand son armée eut atteint l'Indus, au lieu de continuer pour aller conquérir le Gange.

Les trois grands bassins fluviaux au nord de l'Inde : l'Indus, le Gange et le Brahmapoutre

Les Orientaux étaient plus accommodants, à condition que leurs préjugés religieux fussent respectés. Cela ne posait pas de problème à Alexandre ; il était juste nécessaire d'identifier Ammon ou Bel avec Zeus, et de déclarer qu'Alexandre était le fils du dieu. Les psychologues observent qu'Alexandre haïssait Philippe, et qu'il a sans doute pris part ou au moins été au courant du complot qui a conduit à son assassinat ; il aurait aimé croire que sa mère Olympias, comme certaines femmes de la mythologie grecque, avait été l'amante d'un dieu. La carrière d'Alexandre a été si miraculeuse qu'il a bien pu penser qu'une origine miraculeuse était la meilleure explication de ses succès prodigieux.


Olympias et Jupiter, fresque de Giulio Romano, milieu du XVIe siècle

La civilisation grecque se mélange avec les civilisations barbares

Les Grecs avaient un sentiment très fort de leur supériorité sur les Barbares ; Aristote exprime certainement l'idée générale prévalente quand il dit que les races nordiques sont énergiques et courageuses, et celles du sud instruites et civilisées, mais que seuls les Grecs combinent tous ces traits de caractère. Platon et Aristote pensaient que c'était une erreur morale de réduire en esclavage des Grecs, mais pas des Barbares. Alexandre, qui n'était pas tout à fait un Grec, chercha à briser cette attitude de supériorité. Il épousa lui-même deux princesses barbares, et il força ses principaux généraux macédoniens à épouser des femmes perses de noble naissance. On peut supposer que ses innombrables cités grecques contenaient bien plus de colons hommes que femmes. Ces hommes ont donc dû nécessairement suivre son exemple en épousant des femmes du cru. Le résultat de cette politique fut d'amener dans l'esprit des hommes qui réfléchissaient la conception de l'humanité comme un tout ; la vieille loyauté à la cité-Etat et (dans une moindre mesure) à la race grecque ne semblait plus convenir aux temps nouveaux.

En philosophie, cette vision cosmopolite commence avec les Stoïciens [dont on fait démarrer la doctrine au début du IIIe siècle avec Zénon de Kition (-332, -262) ], mais en pratique elle avait commencé plus tôt, avec Alexandre. Une conséquence fut que l'interaction entre les Grecs et les Barbares fut réciproque : les Barbares apprirent un peu de science grecque, tandis que les Grecs apprirent beaucoup de superstition barbare. La civilisation grecque, en couvrant une superficie beaucoup plus vaste, perdit de sa pureté grecque.

L'organisation sociale grecque avant Alexandre

La civilisation grecque était essentiellement urbaine. Il y avait, bien sûr, beaucoup de Grecs qui pratiquaient l'agriculture, mais ils contribuèrent peu à ce qui rend la culture hellénique si distinctive. A partir de l'école de Milet, les Grecs qui atteignirent l'éminence en science, en philosophie et en littérature sont associés à des riches cités commerçantes, souvent entourées de populations barbares.

Ce type de civilisation a été inauguré, non par les Grecs, mais par les Phéniciens ; Tyr, Sidon et Carthage dépendaient d'esclaves chez eux pour les travaux manuels, et de mercenaires à l'extérieur pour mener les guerres. Elles ne dépendaient pas, comme c'est le cas de nos grandes villes modernes, d'une vaste population rurale du même sang et avec les mêmes droits politiques [en 2019, la population rurale française qui nourrit l'ensemble de la population française ne représente qu'un ou deux pourcents des Français -- c'est d'ailleurs un problème, car la culture intensive que cela implique, contribue gravement à la pollution de l'environnement].

On rencontre l'analogue moderne le plus proche en Extrême-Orient durant la deuxième moitié du XIXe siècle. Singapour et Hong Kong, Shanghaï et les autres ports chinois, après le traité de 1842, étaient des petites îles [ou enclaves] européennes, où les hommes blancs formaient une aristocratie commerciale vivant du travail des coolies. En Amérique du Nord, au nord de la ligne Mason-Dixon, puisque ce travail n'était pas disponible, les hommes blancs durent pratiquer l'agriculture. Pour cette raison, l'emprise de l'homme blanc sur l'Amérique du Nord est solide, tandis que son emprise sur l'Extrême-Orient a beaucoup diminué, et peut aisément cesser totalement [écrit dans les années 40, et confirmé depuis]. Une bonne partie de ce type de culture, néanmoins, en particulier l'industrialisme, survivra. Cette analogie va nous aider à comprendre la position des Grecs dans les parties orientales de l'empire d'Alexandre.

Effet de l'empire d'Alexandre

L'effet d'Alexandre sur la façon d'imaginer l'Asie fut grand et durable. Le premier Livre des Maccabées, écrit des siècles après sa mort, s'ouvre sur une narration de sa carrière :

"Et il arriva, après qu'Alexandre, le fils de Philippe, le Macédoniens, qui venait de la terre de Chettiim, eut frappé Darius roi des Perses et des Mèdes, qu'il régna à sa place [place de Darius], d'abord sur la Grèce, et fit de nombreuses guerres, et conquit de nombreuses places fortes, et tua les rois de la terre, et alla jusqu'aux confins de la terre, et s'empara des dépouilles de nombreuses nations, dans la mesure où la terre était calme avant lui ; et il fut exalté, et son coeur se gonfla. Et il rassembla une puissante armée, et régna sur les pays, les nations et les rois, qui devinrent ses tributaires. Et après tout cela il tomba malade [à Babylone en -323], et vit qu'il allait mourir. Alors il appela ses compagnons d'arme, ceux qui étaient honorables, et avaient été élevés en même temps que lui, et il divisa son royaume entre eux, quand il était encore en vie (cette information n'est pas fidèle à la vérité historique). Ainsi Alexandre régna douze années et mourut."

Il survécut en tant que héros légendaire dans la religion mahométane, et encore à ce jour des petits chefs de tribus dans l'Himalaya déclarent descendre de lui. (Peut-être que ce n'est plus vrai, car les fils de ceux qui maintenaient ces croyances ont été éduqués à Eton.) Aucun autre héros, ayant eu une existence indiscutablement historique, n'a jamais fourni une occasion aussi parfaite pour la faculté de créer des mythes.

Partage de l'empire d'Alexandre

A la mort d'Alexandre, il y eut une tentative pour préserver l'unité de son empire. Mais de ses deux enfants, l'un était un nourrisson et l'autre n'était pas encore né. Chacun avait ses partisans, mais dans la guerre civile qui s'ensuivit, les deux furent poussés de côté. A la fin, son empire fut divisé entre les familles de trois généraux ; à grands traits, l'un obtint la partie européenne, l'autre la partie africaine, et le troisième la partie asiatique des possessions d'Alexandre. La partie européenne se retrouva finalement entre les mains des descendants d'Antigone ; Ptolémée, qui obtint l'Egypte, fit d'Alexandrie sa capitale ; Séleucus (ou Séleucos), qui obtint l'Asie après de nombreuses guerres, était trop occupé par ses campagnes militaires pour avoir une capitale fixe, mais à une époque ultérieure Antioche fut la ville principale de sa dynastie.


Guerre de Diadoques, et partage de l'empire d'Alexandre (carte provenant du site lhistoire.fr)

Les Ptolémaïques (appelés aussi dynastie lagide) et les Séleucides (c'est-à-dire la dynastie fondée par Séleucus) abandonnèrent les tentatives d'Alexandre de produire une fusion entre les Grecs et les Barbares. Ils établirent des tyrannies militaires basées, au départ, sur les fractions de l'armée macédonienne qu'ils conservèrent, renforcées par des mercenaires grecs. Les Ptolémaïques maintinrent une emprise ferme sur l'Egypte, mais en Asie deux siècles de guerres dynastiques confuses s'achevèrent par la conquête romaine. Durant ces siècles, la Perse fut conquise par les Parthes, et les Grecs de Bactriane furent de plus en plus isolés.

Au deuxième siècle avant J.-C. (après quoi ils déclinèrent rapidement) ils eurent un roi, Ménandre, dont l'empire indien fut très étendu. Quelques dialogues entre lui et des sages bouddhistes ont survécu à Pali, et, pour partie, dans une traduction en chinois. Le Docteur Tarn suggère que le premier d'entre eux est basé sur un original grec ; le deuxième, qui se termine avec l'abdication de Ménandre qui devient un saint bouddhiste ne l'est certainement pas.

Bouddhisme à l'extrêmité orientale de l'ancien empire d'Alexandre

Le bouddhisme, à cette époque-là, était une religion vigoureuse qui faisait du prosélytisme. Ashoka (-264, -228), le roi saint bouddhiste, dans une inscription qui nous est parvenue, citée dans Bevan, House of Seleucus, Vol. I, p. 298n, déclare qu'il envoya des missionnaires auprès de tous les rois macédoniens : "Et ceci est la principale conquête de l'opinion de Sa Majesté -- la conquête par la Loi ; c'est aussi celle effectuée par Sa Majesté à la fois dans ses dominions et dans les royaumes alentour jusqu'à 600 ligues -- même là où demeure le roi grec Antiochos, et au delà de cet Antiochos là où demeurent quatre rois nommés diversement Ptolémée, Antigone, Magas et Alexandre... et de même ici, dans les dominions du roi, parmi les Yonas" (c'est-à-dire les Grecs du Pendjab). Malheureusement aucune trace de ces missionnaires n'a été conservée dans les sources historiques occidentales.

Babylonie (= mésopotamie à l'époque du Nouvel Empire babylonien et après)

La Babylonie a été beaucoup plus profondément influencée par l'hellénisme. Comme nous l'avons vu, le seul Ancien qui suivit Aristarque de Samos dans la défense du système copernicien était Séleucus de Séleucie sur le Tigre, qui vécut aux alentours de 150 avant JC. Tacite nous raconte qu'au 1er siècle après JC la ville de Séleucie n'était pas "tombée dans les usages barbares des Parthes, mais conservait les institutions de Séleucus (le roi, pas l'astronome) son fondateur grec. Trois cents citoyens, choisis pour leur richesse et leur sagesse, composaient une sorte de Sénat ; la populace aussi avait sa part dans l'exercice du pouvoir." (Annales, Livre VI, Ch. 42.) Dans toute la Mésopotamie, et aussi plus à l'ouest, le grec devint la langue de la littérature et de la culture, et le resta jusqu'à la conquête mahométane.

Syrie

La Syrie (à l'exclusion de la Judée) devint complètement hellénisée dans les villes, en ce qui concerne la langue et la littérature. Mais les populations rurales, qui étaient plus conservatives, retinrent les religions et les langues auxquelles elles étaient accoutumées (voir Cambridge Ancient History, Vol. VII, pp. 194-5). En Asie mineure, les cités grecques de la côte occidentale avaient, pendant des siècles, eu une influence sur leurs voisins barbares. Ce fut encore intensifié par la conquête macédonienne. Le premier conflit entre le monde hellénique et les juifs est raconté dans le Livre des Maccabées. C'est une histoire très intéressante, tout à fait différente de ce qui se passa dans le reste de l'empire macédonien. Je traiterai de cette question un plus tard dans cet ouvrage, quand nous étudierons l'origine et la croissance de la chrétienté. Ailleurs, l'influence grecque ne rencontra pas une opposition aussi farouche.

Alexandrie

Du point de vue de la culture hellénistique, le plus brillant succès du IIIe siècle avant JC est la ville d'Alexandrie. L'Egypte était moins exposée aux guerres que les parties européennes ou asiatiques du domaine macédonien, et Alexandrie jouissait d'un emplacement extraordinairement favorable pour le commerce. Les Ptolémées étaient des monarques qui encourageaient le savoir et ils attirèrent dans leur capitale nombre des meilleurs esprits de l'époque. Archimède, il est vrai, était sicilien, et appartenait à la seule partie du monde où les cités-Etats grecques (jusqu'à sa mort en -212) avaient conservé leur indépendance ; mais lui aussi avait étudié à Alexandrie. Eratosthène était le chef-bibliothécaire de la célèbre bibliothèque d'Alexandrie.

Les mathématiciens et autres hommes de science avaient tous plus ou moins des liens avec Alexandrie au IIIe siècle av JC ; ils étaient aussi talentueux que les Grecs des époques antérieures et firent des travaux d'aussi grande importance. Mais, contrairement à leurs prédécesseurs, qui considéraient que tous les domaines du savoir étaient leur province, ils ne proposèrent pas des systèmes philosophiques universels ; c'étaient des spécialistes dans le sens moderne du terme. Euclide, Aristarque, Archimède et Apollonius étaient satisfaits d'être des mathématiciens ; en philosophie ils n'aspiraient pas à l'originalité.

Spécialisation

La spécialisation caractérisait l'époque dans tous les départements, pas seulement dans le monde de la connaissance. Dans les cités-Etat indépendantes du Ve et IVe siècle, un homme capable était vu comme capable dans tous les domaines. Il pouvait être selon les besoins soldat, homme politique, homme de loi, ou philosophe. Socrate, bien qu'il détestât la politique, ne pouvait pas éviter d'être mêlé à des disputes politiques. Dans sa jeunesse il avait été soldat, et (en dépit de ses dénégations dans l'Apologie) étudiant des sciences physiques. Protagoras, quand il pouvait dégager du temps de son enseignement du scepticisme à la jeunesse aristocratique à la recherche de la dernière mode intellectuelle, établissait un code de lois pour Thurii. Platon se mêla un peu de politique, quoique sans succès. Xénophon, quand il n'écrivait pas sur Socrate et n'était pas un gentilhomme campagnard, passait son temps en tant que général. Les mathématiciens pythagoriciens cherchaient à prendre le contrôle du gouvernement de villes. Tout le monde devait servir dans des jurys et accomplir diverses autres tâches civiques publiques.

Au IIIe siècle tout cela changea. La politique continua, il est vrai, dans les vieilles cités-Etat, mais elles étaient devenues provinciales et sans importance, car la Grèce était à la merci des armées macédoniennes. Les conflits sérieux pour le pouvoir étaient entre soldats macédoniens ; ils ne faisaient intervenir aucune considération de principes, mais consistaient simplement en la distribution de territoires entre aventuriers rivaux. Sur les questions administratives et techniques, ces soldats plus ou moins sans instruction employaient des Grecs comme experts ; en Egypte, par exemple, un excellent travail d'irrigation et de drainage fut réalisé. Il y avait des soldats, des administrateurs, des médecins, des mathématiciens, des philosophes, mais personne n'était tout ça à la fois.

Insécurité

A cette époque un homme qui avait de l'argent et aucun désir pour le pouvoir pouvait jouir d'une vie très agréable -- en supposant bien sûr qu'aucune armée en maraude se trouvait dans le coin. Les hommes de savoir qui avaient trouvé un patron chez un prince ou un autre pouvaient jouir d'un haut degré de luxe, à la condition qu'ils fussent d'adroits flatteurs et ne se formalisaient pas d'être en butte aux plaisanteries royales et ignorantes. Mais la sécurité n'existait plus. Une révolution de palais pouvait balayer le patron du sage flatteur ; les Galates pouvaient détruire la villa d'un homme riche ; la ville dans laquelle on habitait pouvait incidemment être mise à sac dans une guerre dysnastique. Dans de telles circonstances on ne s'étonne pas que les hommes se missent à révérer la déesse Fortune, ou Chance. Il semblait ne plus rien y avoir de rationnel dans le fonctionnement des affaires humaines. Ceux qui insistaient obstinément pour trouver de la rationalité se retiraient en eux-même, et décidaient, comme le Satan de Milton, que

L'esprit a sa propre place et en lui-même
Peut faire du ciel un enfer, et de l'enfer un ciel

Déclin de l'esprit grec et de la liberté désordonnée du premier âge grec classique

Sauf pour quelques aventuriers mus par leur propre intérêt, il n'y avait plus d'incitation à s'intéresser aux affaires publiques. Après le brillant épisode des conquêtes d'Alexandre, le monde hellénistique sombrait dans le chaos, car il manquait un despote assez fort pour maintenir la stabilité suprême, ou un principe assez puissant pour produire la cohésion sociale. L'intelligence grecque, confrontée à de nouveaux problèmes politiques, montra une complète incompétence [on a déjà vu qu'Aristote ne parla jamais, et manifestement ignora, les bouleversements apportés par son élève Alexandre].

Les Romains, étaient sans aucun doute stupides et brutaux comparés aux Grecs, mais au moins il créérent de l'ordre. Le vieux désordre de l'âge de la liberté avait été tolérable, car chaque citoyen jouissait de cette liberté ; mais le nouveau désordre macédonien, imposé sur les sujets par des dirigeants incompétents, était tout à fait intolérable -- bien plus que la soumission à Rome qui allait suivre.

Insatisfaction publique, fonctionnement de l'économie

Il y avait un mécontentement social largement répandu et la crainte d'une révolution. Le salaire du travail libre chutait, vraisemblablement à cause de la concurrence du travail d'esclaves venant de l'Est : en même temps les prix des produits de première nécessité augmentaient. On trouve Alexandre, au début de son entreprise, ayant les temps de signer des traités pour maintenir les pauvres à leur place. "Dans les traités signés par Alexandre en -335 avec les Etats de la Ligue de Corinthe il était prévu que le Conseil de la Ligue et les représentants d'Alexandre devaient s'assurer qu'en aucune cité de la Ligue il ne devait y avoir de confiscation de la propriété privée, ou de division de la terre, ou d'annulation de dettes, ou d'affranchissement d'esclaves dans le but de la révolutio." (The Social Question, auteurs divers, Cambridge, 1923. Cet essai est extrêmement intéressant, et contient de nombreuses informations qui ne sont pas facilement accessibles ailleurs.)

Les temples, dans le monde hellénistique, étaient les banquiers ; ils possédaient les réserves d'or, et contrôlaient le crédit. Au début du IIIe siècle avant JC, le temple d'Apollon à Délos accordait des prêts à 10% ; auparavant les taux d'intérêt avaient été plus élevés.

Les travailleurs libres qui trouvaient que les salaires étaient insuffisants même pour les nécessités les plus basiques devaient, s'ils étaient jeunes et vigoureux, avoir été capables de trouver un emploi de mercenaire. La vie d'un mercenaire était sans aucun doute remplie de difficultés et de dangers, mais elle offrait aussi de grandes possibilités. Il pouvait y avoir le butin de la mise à sac d'une riche cité orientale ; il pouvait y avoir des mutineries lucratives. C'était sans doute dangereux pour un chef militaire de dissoudre son armée, et c'est vraisemblablement l'une des raisons des guerres continuelles.

Diplomacie et début de l'intervention romaine

Le vieil esprit civique survécut plus ou moins dans les vieilles cités grecques, mais pas dans les nouvelles cités fondées par Alexandre -- Alexandrie ne faisant pas exception ou faisant exception ? (R. n'est pas clair : "not excepting Alexandria"). Dans des temps plus anciens, une nouvelle cité était toujours une colonie composée d'émigrants provenant d'une ville plus ancienne, et elle restait connectée avec ses villes parentes par un lien sentimental. Ce genre de sentiment avait une grande longévité, comme c'est montré, par exemple, par les activités diplomatiques de Lampsacus sur l'Hellespont en -196 :

Cette cité était menacée d'être subjuguée par le roi séleucide Antiochos III, alors elle décida de faire appel à Rome pour sa protection. Une ambassade fut envoyée, mais elle ne se rendit pas directement à Rome ; elle alla d'abord, en dépit de l'immense détour que cela représentait, à Marseille, qui, comme Lampsacus, était une colonie de la ville de Phocée, et était, en outre, vue avec des yeux amicaux par les Romains. Les citoyens de Marseille, ayant écouté une allocution faite par l'envoyé, décidèrent immédiatement d'envoyer leur propre mission diplomatique à Rome pour soutenir celle de leur cité soeur. Les Gaulois qui vivaient dans les terres autour de Marseille joignirent l'effort avec une lettre pour leurs collègues d'Asie mineure, les Galates, recommandant Lampsacus à leur bienveillance. Rome, naturellement, était heureuse de ce prétexte pour se mêler des affaires d'Asie mineure, et l'intervention de Rome préserva la liberté de Lampsacus -- jusqu'à ce que celle-ci devienne incommode pour les Romains (Bevan, House of Seleucus, Vol. II, pp. 45-6) [c'est effectivement vers la même époque que le Romain Titus Quinctius Flamininus commença à conquérir les territoires de l'ancienne Grèce].

En général, les dirigeants en Asie [= partie orientale de l'ex-empire d'Alexandre] se désignaient eux-mêmes comme "phil-hellènes", et maintenaient des relations amicales avec les vieilles cités grecques dans la mesure où la politique et les nécessités militaires le permettaient. Les cités désiraient, et (quand elles le pouvaient) réclamaient comme un droit, un gouvernement autonome et démocratique, l'absence du tribu à verser, et de ne pas avoir à héberger une garnison royale. C'était judicieux de satisfaire ces demandes, car ces villes étaient riches, elles pouvaient fournir des mercenaires, et beaucoup d'entre elles avaient des infrastructures portuaires importantes. Mais si elles choisissaient le mauvais côté dans une guerre civile, elles s'exposaient à une pure conquête. Dans l'ensemble, les Séleucides, et les autres dynasties qui se développèrent graduellement, traitèrent de manière tolérable ces villes, mais il y eut des exceptions.

Les nouvelles cités, bien qu'elles eussent un degré de self-gouvernement, n'avaient pas les mêmes traditions que les anciennes. Leurs citoyens n'étaient d'origine homogène, mais venaient de toutes les parties de la Grèce. C'était dans l'ensemble des aventuriers, comme les conquistadores ou les colons de Johannesburg, pas de pieux pélerins comme les colons grecs plus anciens ou les pionniers en Nouvelle Angleterre. Par conséquent personne dans les cités fondées par Alexandre ne formait d'unité politique forte. C'était commode du point de vue du gouvernement royal, mais une faiblesse du point de vue de la diffusion de l'hellénisme.

Influence des religions et superstitions non-grecques sur le monde hellénistique

L'influence des religions et superstitions non-grecques sur le monde hellénistique fut dans l'ensemble, mais pas totalement, mauvais. Cela aurait pu ne pas être le cas [encore un exemple -- rare -- où Russell est peu clair : il construit une première phrase avec référence à un point A et aussi non A, puis il dit dans la suivante que ça aurait pu ne pas être le cas ! A ou non A ??? Ca aurait pu ne pas être mauvais ?] Les Juifs, les Perses et les Bouddhistes avaient tous des religions qui étaient clairement supérieures au polythéisme populaire grec [ah bon ?] et qui auraient pu être étudiées avec profit par les meilleurs philosophes. Malheureusement ce sont les Babyloniens, appelés aussi Chaldéens, qui ont fait la plus forte impression sur les Grecs.

Il y avait d'abord leur fabuleuse antiquité ; les annales des prêtres remontaient sur des milliers d'années [au premier empire babylonien, avant les Assyriens], et prétendaient remonter encore plus loin. Il y avait une certaine authentique sagesse : les Babyloniens pouvaient plus ou moins prédire les éclipses longtemps avant que les Grecs ne sussent le faire. Mais c'était là seulement les causes de la réceptivité des Grecs ; ce que ces derniers reçurent fut surtout de l'astrologie et de la magie. "L'astrologie, dit le Professeur Gilbert Murray, tomba sur l'esprit grec comme une maladie infectieuse tombe sur la population d'une île isolée. La tombe d'Ozymandias, telle que décrite par Diodore de Sicile [historien du 1er siècle avant JC] était couverte de symboles astrologiques, et celle d'Antiochos 1er, qui a été découverte en Commagène, a le même caractère. Il était naturel pour les monarques de croire que les étoiles les regardaient. Mais chacun était prêt à recevoir le germe." (Five Stages of Greek Religion, pp. 177-8).


Carte de la Commagène, État vassal de l'Arménie au 1er siècle av. J.-C.

Astrologie

Il semble que l'astrologie ait d'abord été enseignée aux Grecs à l'époque d'Alexandre, par un Chaldéen nommé Bérose, qui enseignait à Cos, et, d'après Sénèque, "interprétait Bel". "Cela, dit le professeur Murray, doit vouloir dire qu'il traduisit en grec 'L'Oeil de Bel', un traité de soixante-dix tablettes retrouvé dans la bibliothèque d'Assurbanipal (-686, -626) [un roi Assyrien] mais composé pour Sargon 1er au troisième millénaire avant JC." (ib. p. 176).

Comme nous le verrons, la majorité même des meilleurs philosophes se mit à croire à l'astrologie. Cela impliquait, puisque l'astrologie enseignait que l'avenir peut être prédit, une croyance en la nécessité ou le destin, qui pouvait être opposée à la croyance prévalente à l'époque en la chance. Il ne fait pas de doute que la plupart des hommes croyaient en les deux, et ne furent jamais conscients de l'incohérence [qu'il y a à croire à la fois en la chance -- qui est par définition imprévisible --, et le destin -- qui serait prévisible. La situation n'a pas beaucoup changé de nos jours, des milliers d'années plus tard.]

Déclin moral dans la période hellénistique

La confusion générale ne pouvait qu'entraîner un déclin moral, plus encore qu'un affaiblissement intellectuel. De longues périodes d'incertitude, tandis qu'elles sont compatibles avec le plus haut degré de sainteté chez un petit nombre, sont inamicales envers les vertus prosaïques de tous les jours chez les citoyens respectables.

Il semble n'y avoir aucun bénéfice à épargner, quand demain toutes vos économies peuvent se volatiliser ; pas d'avantage à l'honnêteté, quand l'homme envers qui vous êtes honnête va vraisemblablement vous escroquer ; pas de justification à soutenir avec conviction une cause, quand aucune cause n'est importante ou n'a de chance de victoire stable ; pas d'argument en faveur de la franchise, quand seulement à l'aide de la souplesse dans les tergiversations on peut préserver sa vie et sa fortune. L'homme dont la vertu n'a d'autre source qu'une prudence purement terrestre va, dans un tel monde, devenir un aventurier s'il a du courage, et, sinon, cherchera à vivre dans l'ombre en suivant timidement l'opinion dominante.

Ménandre (-343, -292) qui appartient à cet âge, dit :

J'ai connu tant de cas
D'hommes qui, bien que naturellement pas des voyous,
Le devinrent, par l'infortune, et parce qu'ils y furent contraints.

Cela résume bien le caractère moral du IIIe siècle avant JC [noter que Ménandre est mort au tout début de ce siècle], à l'exception de quelques hommes exceptionnels. Même parmi ces derniers, la crainte remplaça l'espoir ; le but de la vie était plutôt d'échapper à l'infortune que d'accomplir quoi que ce fût de bon. "La métaphysique sombre dans l'arrière plan [noter que la métaphysique est une variante élaborée de l'astrologie, qui vient d'être décriée par R.], et l'éthique, maintenant individuelle, devient de première importance. La philosophie n'est plus le flambeau éclairant quelques intrépides qui recherchent la vérité : c'est plutôt une ambulance qui suit dans le sillage de l'effort pour vivre, et qui ramasse les faibles et les blessés." (C.F. Angus, dans Cambridge Ancient History, Vol. VII, p. 231. La citation de Ménandre provient du même chapitre.)