HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE OCCIDENTALE, par Bertrand Russell, © 1946

 

I.3.3 : LES ÉPICURIENS

Les deux nouvelles écoles importantes de la période hellénistique, les Stoïciens et les Epicuriens, étaient contemporaines en terme de dates de fondation. Leurs fondateurs, respectivement Zénon de Kition (-332, -262) et Epicure (-342, -270), sont nés à peu près à la même époque, et s'installèrent à Athènes en tant que chefs de leurs sectes respectives à peu d'années d'intervalle. C'est par conséquent une question de goût de décider par laquelle commencer. Je vais commencer par les Epicuriens, parce que leurs doctrines furent fixées une fois pour toutes par leur fondateur, tandis que le Stoïcisme connut un long développement, s'étendant jusqu'à l'empereur Marc-Aurèle, qui vécut au IIe siècle après J.-C..

Il y a cependant deux difficultés : premièrement, Diogène Laërce est lui-même prêt à accepter des légendes de peu ou pas d'intérêt historique ; deuxièmement, une partie de sa "Vie" consiste à rapporter des accusations scandaleuses proférées à l'encontre d'Epicure par les Stoïciens, et il n'est pas toujours clair s'il s'exprime sa propre opinion ou mentionne simplement des accusations. Les scandales inventés par les Stoïciens sont des faits dont il faut se souvenir quand leur haute tenue morale est louée ; mais ce ne sont pas des faits concernant Epicure. Par exemple, il y avait une légende selon laquelle sa mère était une prêtresse charlatan, sur quoi Diogène dit ceci :

"Ils (apparemment les Stoïciens) disent qu'il avait l'habitude d'aller de maison en maison avec sa mère lisant tout haut les prières de purification, et qu'il assistait son père dans un enseignement élémentaire, pour un salaire misérable."

Sur cela Bailey * fait le commentaire suivant : "S'il y a la moindre vérité dans l'histoire d'Epicure acolyte de sa mère, qui allait récitant des formules incantatoires, il se peut bien que cela l'ait très jeune poussé à détester la superstition -- attitude qui fut plus tard un aspect majeur de son enseignement." Cette théorie est plutôt attrayante, mais, considérant l'absence extrême de scrupules des hommes de l'Antiquité tardive pour inventer des scandales, je ne pense pas qu'on puisse lui accorder de valeur. (Les Stoïciens furent très injustes envers Epicure. Par exemple, Epictète, s'addressant à lui, dit : "C'est la vie que tu déclares mériter : manger, boire, copuler, faire tes besoins et ronfler." Livre II, Chap. XX, Discours d'Epictète.) Il y a contre l'idée de Bailey le fait qu'il avait un attachement inhabituellement fort pour sa mère.

* "The Greek Atomists and Epicurus", par Cyril Bailey, Oxford 1928, p. 221. M. Bailey s'est fait une spécialité d'Epicure, et son livre est sans prix pour l'étudiant.

Biographie d'Epicure

Les principaux faits sur la vie d'Epicure semblent, cependant, relativement sûrs. Son père était un pauvre colon athénien à Samos ; Epicure est né en -342 ou -341, mais si c'est à Samos ou en Attique n'est pas connu. En tout cas il passa son enfance à Samos. Il déclare qu'il démarra l'étude de la philosophie à l'âge de 14 ans. Quand il en avait 18, vers l'époque de la mort d'Alexandre, il se rendit à Athènes, apparemment pour établir sa citoyenneté, mais pendant qu'il était là-bas les colons athéniens furent chassés de Samos (-322). La famille d'Epicure devint réfugiée en Asie mineure, où il la rejoignit. A Taos, soit à ce moment-là, soit peut-être plus tard, il reçut un enseignement en philosophie d'un certain Nausiphane, apparemment un disciple de Démocrite. Bien que la philosophie d'Epicure doive davantage à Démocrite qu'à qui que ce soit d'autre, il [Epicure] n'exprima jamais rien d'autre que du mépris pour Nausiphane, qu'il appellait [plus tard] "le Mollusque". [Cette phrase faisant intervenir trois personnes n'est pas très bien construite.]

Mytilène Lampsaque

Epicure fonda son école en -311. Elle fut d'abord située à Mitylène, puis à Lampsaque, enfin, à partir de -307, à Athènes, où il mourut en -270 environ.

Après les années difficiles de sa jeunesse, sa vie à Athènes fut placide, et seulement troublée par sa mauvaise santé. Il avait une maison et un jardin (apparemment séparé de sa maison), et c'était dans son jardin qu'il enseignait. Ses trois frères, et d'autres personnes, avaient été des membres de son école depuis l'origine, mais à Athènes sa communauté s'aggrandit, non seulement de disciples philosophiques, mais d'amis et leurs enfants, et d'esclaves et d'hétaïres.


L'hétaïre Phryné devant l'aréopage, par Jean-Léon Gérôme, 1861

Ces derniers furent l'objet de scandales par ses ennemis, mais apparemment tout à fait sans raison. Epicure avait une capacité exceptionnelle pour l'amitié purement humaine et désintéressée, et il écrivait des lettres pleines de charme aux jeunes enfants des membres de sa communauté. Il ne pratiquait pas cette attitude digne et réservée dans l'expression de ses émotions que l'on s'attend à rencontrer chez un philosophe antique ; ses lettres sont remarquablement naturelles et sans affectation.

Vie très frugale

La vie de la communauté était très simple, en partie par principe, et en partie (sans aucun doute) par manque d'argent. Leur nourriture et leur boisson étaient essentiellement du pain et de l'eau, qu'Epicure trouvait tout à fait satisfaisant. "Mon corps est heureux, disait-il, quand je vis de pain et d'eau ; et je crache sur les plaisirs de luxe, pas pour eux-mêmes, mais à cause des embarras qui les accompagnent." La communauté dépendait financièrement, au moins en partie, de contributions volontaires. "Envoyez-moi du fromage, écrit-il, de telle sorte, quand je le souhaite, que je puisse faire une fête." A un autre ami : "Envoyez-nous des offrandes pour soutenir nos corps bénis de la part de vous-mêmes et de vos enfants." Et encore : "La seule contribution que je demande est celle que... ordonnée aux disciples de m'envoyer, même s'ils vivent chez les Hyperboréens. Je souhaite recevoir de chacun d'entre vous 220 drachmes (environ 5 livres de 1940) par an et pas plus."

Mauvaise santé

Epicure souffrit toute sa vie d'une mauvaise santé, mais apprit à l'endurer avec courage. C'est lui, et non un Stoïque, qui le premier a dit qu'un homme pouvait être heureux dans la misère matérielle et même physique. Deux lettres écrites, l'un quelques jours avant sa mort, l'autre le jour de sa mort, montrent qu'il avait quelque droit à cette opinion. La première dit : "Sept jours avant d'écrire ceci le blocage devint complet et je souffre de douleurs indiscibles. Si quoi que ce soit m'arrive, veillez sur les enfants de Metrodorus pendant quatre ou cinq ans, mais ne dépensez pas plus pour eux que vous dépensez maintenant pour moi." La seconde dit : "En ce jour vraiment heureux de ma vie, comme je suis à l'article de la mort, je vous écris ceci. Les maladies dans ma vessie et mon estomac poursuivent leur cours, avec toujours la même sévérité : mais contre tout ceci est la joie dans mon coeur quand je me rappelle les conversations avec vous. Prenez soin, comme je peux m'y attendre compte tenu de votre dévotion depuis la jeunesse à moi-même et à la philosophie, prenez soin des enfants de Metrodorus." Metrodorus, qui avait été l'un de ses premiers disciples, était mort ; Epicure prévit un versement pour eux dans son testament.

Un autre aspect du caractère d'Epicure

Bien qu'Epicure fût gentil et bon envers la plupart des gens, un autre aspect de son caractère apparaît dans ses relations avec les autres philosophes, particulièrement ceux envers lesquels on peut considérer qu'il a une dette. "Je suppose, dit-il, que ces maugréeurs vont penser que je suis un disciple du Mollusque (Nausiphane) et que j'ai écouté ses enseignements en compagnie de quelques jeunes gens avinés. Car en effet l'homme était mauvais et avait des habitudes qui ne pouvaient pas conduire à la sagesse." ("The Stoic and Epicurean Philosophers", par W. J. Oates, p. 47. Quand c'est possible, j'ai utilisé les traductions de M. Oates.)

Epicure (-342, -270) ne voulut jamais reconnaître l'étendue de sa dette envers Démocrite (-460, -370) [qui était mort seulement 28 ans avant la naissance d'Epicure], et pour ce qui est de Leucippe, il affirme qu'il n'y a jamais eu de philosophe de ce nom -- voulant dire par là certainement, non pas que Leucippe n'avait pas existé, mais que ce n'était pas un philosophe. Diogène Laërce donne toute une liste des adjectifs offensants qu'il est supposé avoir employés pour parler des plus éminents de ses prédécesseurs.

Ce manque de générosité envers les autres philosophes est accompagné par un autre grave défaut : celui du dogmatisme dictatorial. [En fait, on voit bien qu'Epicure était un gourou, gentil avec les siens, mais impérieux.] Ses disciples devaient apprendre une sorte de credo résumant ses doctrines, qu'ils n'avaient pas le droit de questionner. Jusqu'à la fin, aucun d'eux n'ajouta ou ne modifia quoi que ce soit.

Quand Lucrèce, deux cents ans plus tard, transforma la philosophie d'Epicure en poésie, il n'ajouta, pour autant qu'on puisse juger, absolument rien sur le plan théorique par rapport aux enseignements du maître. Chaque fois qu'une comparaison est possible, on découvre que Lucrèce est en accord étroit avec l'original ; et l'opinion courante est qu'on peut utiliser Lucrèce là où on a des trous dans notre connaissance d'Epicure lui-même, car nous avons perdu l'ensemble des 300 livres qu'il a écrits. De ses écrits rien n'a survécu, hormis quelques lettres, quelques fragments, et une déclaration intitulée "Doctrines principales".

La philosophie d'Epicure

La philosophie d'Epicure, comme celle de tous les hommes de son époque (à l'exception partielle des Sceptiques), était principalement conçue pour assurer la tranquillité. Il considérait le plaisir comme une bonne chose, et adhéra, avec une remarquable cohérence, à toutes les conséquences de cette vue.

"Le plaisir, disait-il, est le commencement et la fin d'une vie bénie." Diogène Laërce le cite disant, dans un livre sur "La Fin de la Vie", "Je ne sais pas comment je peux concevoir le bien, si je me retire de tous les plaisirs du goût, et me retire de tous les plaisir de l'amour et de ceux de la vision et de l'ouïe". Ou encore : "Le commencement et la racine de tous les biens sont le plaisir de l'estomac ; même la sagesse et culture sont à relier à cela." Le plaisir de l'esprit, nous est-il expliqué, est la contemplation des plaisirs du corps. Son unique avantage sur les plaisirs du corps est que nous pouvons apprendre à contempler le plaisir [du corps] plutôt que la douleur [du corps] ; nous avons ainsi plus de contrôle sur les plaisirs mentaux que sur ceux physiques. La vertu, sauf si elle signifie la prudence dans la poursuite du plaisir, est un mot creux. La justice, par exemple, consiste à agir de telle sorte qu'on n'ait pas à craindre le ressentiment d'autres hommes -- une vue qui conduit à une doctrine sur l'origine des sociétés qui n'est pas sans rappeler le Contrat Social.

[C'est aussi une vue qui suppose implicitement que chaque homme a un sens inné de la justice, et qu'il n'éprouve pas de ressentiment quand celle-ci est appliquée. En d'autres termes c'est un concept qui fait que les hommes cohabitent paisiblement.

Or il est notoire que les hommes ne cohabitent pas paisiblement... Leur cohabitation -- comme celle des animaux -- est le résultat de rapports de force, et d'équilibres.

Donc Epicure ne fait pas exception parmi les philosophes antiques qui proclament des phénomènes et des lois qu'on n'observe pas -- le maître en la matière restant Aristote.]

Epicure et les hédonistes

Epicure est en désaccord avec certains de ses prédécesseurs hédonistes en ce qu'il fait la distinction entre plaisirs actifs et plaisirs passifs, ou plaisirs dynamiques et plaisirs statiques. Les plaisirs dynamiques consistent à atteindre un but désiré, mais vus pendant le cours de la satisfaction, l'état précédent la satisfaction du désir ayant été accompagné par la douleur. Les plaisirs statiques consistent en un état d'équilibre, qui résulte de l'existence d'une sorte d'état des choses qui serait désirable s'il était absent.

Je pense qu'on peut dire que satisfaire la faim, pendant que c'est en progrès [i.e. qu'on mange], est un plaisir dynamique, mais l'état de satisfaction auquel on arrive une fois rassasié est un plaisir statique. De ces deux sortes, Epicure juge plus prudent de poursuivre le second, car il est sans mélange, et ne dépend pas de l'existence d'une peine comme stimulus pour le désir. Quand le corps est dans un état d'équilibre, il n'y a pas de peine ou de douleur ; nous devrions donc viser à l'équilibre et les plaisirs tranquilles plutôt que les joies plus violentes. Epicure, semble-t-il, souhaiterait, si c'était possible, être toujours dans l'état d'avoir mangé modérément, jamais dans celui de se jeter avec voracité sur de la nourriture.

La recherche de l'absence de peine plutôt que le plaisir positif

Il est ainsi conduit, en pratique, à considérer l'absence de peine, plutôt que la présence de plaisir, comme le but de l'homme sage. (Pour Epicure "l'absence de peine et en soi un plaisir ; de fait en analyse ultime c'est le plaisir le plus authentique", Bailey, op. cit., p. 249.) L'estomac est peut-être à la racine des choses, mais les douleurs d'estomac contrebalance le plaisir de la gloutonnerie ; c'est pourquoi Epicure vivait de pain, avec un peu de fromage les jours de fête. Des plaisirs comme ceux de la richesse et des honneurs sont futiles, car il rende l'homme insatisfait alors qu'il pourrait être satisfait. "Le bien supérieur à tous les autres est la prudence : c'est encore plus précieux que la philosophie."

La philosophie, telle qu'il l'entendait, était un système pratique pour s'assurer d'une vie heureuse ; cela ne demandait que du bon sens, pas de la logique ni des mathématiques, ni aucun des exercices élaborés prescrits par Platon. Il recommandait à son jeune disciple et ami Pythoclès de "fuir toute forme de culture".

C'était une conséquence naturelle de ses principes qu'il recommandait de s'abstenir d'avoir une vie publique, car à mesure qu'un homme accroît son pouvoir il multiplie aussi le nombre de ceux qui le jalousent, et par conséquence lui veulent du mal. Même s'il parvient à échapper à ces jaloux, la sérénité de l'âme est impossible dans ces circonstances. L'homme sage s'efforcera de vivre sans se faire remarquer, afin de ne pas avoir d'ennemis.

Le plaisir sexuel et les enfants sont une nuisance

L'amour sexuel, en tant que l'un des plaisir les plus "dynamiques" qui soit, est naturellement banni par Epicure. "Faire l'amour, déclare le philosophe, n'a jamais fait de bien à un homme, et il est chanceux si ça ne lui fait pas de mal." Il aimait les enfants (ceux des autres), mais pour se permettre cette gratification il semble qu'il ait compté sur des gens qui ne suivaient pas ses conseils. Il semble, en fait, avoir aimé les enfants contre son propre jugement ; car il considérait le mariage et les enfants comme une distraction empêchant de poursuivre des buts plus sérieux. Lucrèce, qui le suit dans sa dénonciation de l'amour, ne voit pas de mal à l'amour physique à condition que ce soit séparé de toute passion.

[Bref, avec Epicure, comme avec Platon et Aristote, on est encore dans un exposé délirant de ce qu'il faut croire et pas croire, faire et pas faire, orthogonal à toutes les lois de la nature, mais sorti de l'esprit et la bouche de ces maîtres à penser un peu fêlés. On est toujours étonné de leur célébrité encore après de nombreux siècles.]

Le plus sûr des plaisirs sociaux, selon Epicure, est l'amitié. Epicure, comme Bentham, est un homme qui considère que tous les hommes, à toutes les époques, recherchent leur propre plaisir, parfois avec sagesse, parfois sans ; mais, comme Bentham toujours, il est constamment conduit par sa propre nature gentille et affectionnée vers une conduite admirable, que, selon ses propres théories, il devrait éviter. Manifestement il aimait ses amis sans considération de ce qu'il pouvait en tirer ; mais il se persuadait qu'il était aussi égoiste que le disait sa philosophie à propos de tous les hommes. D'après Cicéron, il maintenait que "l'amitié ne peut pas être séparée du plaisir, et pour cette raison doit être cultivée, car sans elle non seulement nous ne pouvons pas vivre en sécurité et sans crainte, mais même nous ne pouvons pas vivre avec plaisir". Occasionnellement, cependant, il oublie ses théories plus ou moins : "toute amitié est désirable pour elle-même, dit-il, et il ajoute, "bien qu'elle provienne au départ du besoin d'être aidé." (Sur le sujet de l'amitié et les aimables incohérences d'Epicure, voir Bailey, op. cit., pp. 517-20.)

Morale sans hauteur. Philosophie de valétudinaire

Bien que son éthique semblât aux autres une morale de pourceau, manquant de hauteur morale, Epicure était honnête avec lui-même. Comme nous l'avons vu, il parle de la communauté dans son jardin comme "de notre corps béni" ; il écrivit un livre intitulé "Sur la Sainteté" [dans un sens laïc] ; il avait la ferveur d'un réformateur religieux. Il devait éprouver une forte pitié pour les souffrances de l'humanité, et être fortement convaincu que celles-ci seraient atténuées si les hommes adoptaient sa philosophie.

C'était la philosophie d'un valétudinaire, conçue pour un monde où la joie aventureuse était devenue presque impossible. Manger peu, de crainte de l'indigestion ; boire peu, de crainte du lendemain matin ; éviter la politique et l'amour et toutes les activités violemment passionnées ; ne pas devenir otage du destin en se mariant et en faisant des enfants ; dans sa vie mentale, enseigner à soi-même à contempler les plaisirs plutôt que les peines. La souffrance physique est certainement un grand mal, mais si elle est sévère, elle est brève ; et si elle se prolonge, on peut l'endurer grâce à une discipline mentale et l'habitude de penser à des choses joyeuses malgré cette souffrance. Par dessus tout, vivre de façon à éviter la peur.

C'était à travers le problème d'éviter la crainte qu'Epicure a été conduit à la philosophie théorique. Il maintenait que les deux grandes sources de crainte étaient la religion et la peur de la mort, qui étaient reliées, puisque la religion encourageait à penser que les morts étaient malheureux [interprétation d'Epicure]. Il recherchait donc une métaphysique qui pouvait prouver que les dieux n'interféraient pas dans les affaires humaines, et que l'âme mourait avec le corps.

La plupart des gens modernes pensent que la religion est une consolation, mais pour Epicure c'était l'opposé. Les interférences surnaturellles dans le cours de la nature lui semblaient une source de terreur, et l'immortalité était fatale pour l'espoir d'être libéré de la douleur. C'est pourquoi il construisit une doctrine élaborée conçue pour soigner les hommes des croyances qui inspiraient la crainte.

Epicure est matérialiste mais pas déterministe

Epicure était un matérialiste, mais pas un déterministe. Il suivait Démocrite dans sa croyance que le monde consistait en des atomes et du vide ; mais il ne croyait pas, contrairement à Démocrite, que les atomes étaient toujours complètement contrôlés par les lois de la nature. La conception de la Nécessité en Grèce était, comme nous l'avons vu, d'origine religieuse, et peut-être Epicure avait-il raison de considérer qu'une attaque sur la religion serait incomplète si elle autorisait la nécessité de la survie.

Ses atomes avaient un poids, et étaient perpétuellement en train de chuter ; pas vers le centre de la terre, mais vers le bas dans un sens absolu. De temps à autre, cependant, un atome, mû par quelque chose comme du libre-arbitre, déviait légèrement de sa chute directe vers le bas (une vue analogue est soutenue de nos jours par Eddington, dans son interprétation du principe d'indétermination). [Arthur Eddington (1882-1944) était un grand scientifique, astronome, physicien et mathématicien, anglais qui a fait des contributions importantes, parmi d'autres choses, à la géométrie de la relativité générale, mais R. ne devrait pas se recommander de lui quand R. parle des délires plus ou moins vrais par chance, et en forçant les interprétations, d'Epicure.]

Dans cette déviation les atomes, doués d'un peu de libre-arbitre, entraient en collision avec d'autres atomes. A partir de là, le développement des tourbillons, etc. suivait tout à fait Démocrite. L'âme est matérielle, et est composée de particules comme celle de la respiration et de la chaleur. (Epicure pensait que la respiration et le vent étaient différentes en substance de l'air ; ce n'était pas simplement de l'air en mouvement.) Les atomes de l'âme sont distribués dans tout le corps. La sensation est due à de minces films émis par les corps et voyageant jusqu'à ce qu'ils touchent les atomes de l'âme. [On voit qu'Epicure n'a pas plus froid aux yeux qu'Aristote pour donner comme explications scientifiques des hypothèses plus ou moins délirantes -- en ce sens qu'elles ne s'embarrassaient pas de le moindre vérification un peu détaillé -- des phénomènes, considérés à très grande échelle.]

Ces films peuvent encore exister quand les corps dont ils sont originaires sont dissouts ; cela permet d'expliquer les rêves. A la mort, l'âme est dispersée, et ses atomes, qui bien sûr survivent, ne sont plus capables de sensation, car ils ne sont plus reliés au corps. Il s'ensuit, dans les mots d'Epicure, que "la Mort n'est rien pour nous ; car ce qui est dissout, est sans sensation, et ce qui n'a pas de sensation n'est rien pour nous".

Les dieux existent, mais ils sont indifférents aux affaires humaines

En ce qui concerne les dieux, Epicure croyait fermement en leur existence, puisqu'il ne pouvait pas rendre compte autrement du fait que l'idée des dieux était très répandue [c'est une façon sophistiquée de dire : "j'y crois, puisque tout le monde y croit"].

Mais il est persuadé qu'ils ne s'occupent pas des affaires de notre monde humain. Ce sont des hédonistes rationnels, qui suivent ses préceptes [les préceptes d'Epicure !], et s'abstiennent d'avoir une vie publique ; le gouvernement serait un labeur inutile, pour lequel, dans leur vie complètement bénie, ils n'éprouvent aucune attirance. Bien sûr, les augures et la divination, et toutes ces pratiques sont de la pure supersition, de même que la croyance en la Providence.

Il n'y a par conséquent aucune base à la peur que nous encourions la colère des dieux, ou que nous souffrions éternellement chez Hadès après la mort. Bien que soumis aux pouvoirs de la nature, qui peuvent être étudiés scientifiquement, nous avons néanmoins un libre-arbitre [c'est un grand problème philosophique et scientifique -- qui ne se résoudra à l'évidence qu'avec de profonds changements de paradigmes sur la volonté, la connaissance, l'homme et son lien avec la nature].

Et nous sommes, dans certaines limites, maîtres de notre destin. Nous ne pouvons pas échapper à la mort, mais la mort, correctement comprise, n'est pas un mal. Si nous vivons prudemment, selon les maximes d'Epicure, nous parviendrons dans une bonne mesure à nous libérer de la peine [et de la crainte]. C'est une sorte d'Evangile modéré, mais pour un homme impressionné par la misère humaine, cela suffit pour engendrer l'enthousiasme.

Epicure ne s'intéresse pas à la science

[On note, dans cette phrase, que le mot "science" donne une coloration particulière, un peu écrasante, au savoir. Tous ces philosophes antiques qui "ne s'intéressaient pas à la science", en réalité ne s'intéressaient pas au monde extérieur. Ils en donnaient parfois une description, presque entièrement sortie de leur tête, pour "expliquer" les phénomènes à grande échelle les plus manifestes, mais ça s'arrêtait là. Ils s'intéressaient surtout à l'homme, et plus spécialement à un en particulier : eux-mêmes.

Malgré ses réussites remarquables -- car Platon est indéniablement remarquable (comme auteur littéraire et penseur) -- la pensée de la Grèce antique reste très nombriliste. Elle est "supérieure" dans un sens général, simplement car elle représente un progrès intellectuel et artistique considérable par rapport aux croyances et superstitions qui précédèrent la Grèce classique (Ve siècle), en Occident (Egypte, Babylonie, Europe celtique).

Elle préfigure, lointainement, la réelle étude du monde extérieur -- ce qu'on appelle la science, qui n'est rien de plus que le savoir (avec toutes les réserves émises par la phénoménologie : le savoir, ce sont des modèles qui marchent, mais c'est toujours provisoire).

Il faudra encore attendre que tout le délire de la théocratie chrétienne achève son cours de plus de mille ans. Cela n'adviendra qu'à la Renaissance ; et encore, après un premier siècle de pur retour vers l'Antiquité. Donc la science, c'est-à-dire un vrai intérêt de l'homme pour son environnement ne date que de 1500. C'est contemporain des grandes découvertes géographiques et ce n'est pas une coïncidence.

La science moderne, d'abord pure poursuite intellectuelle par de bons esprits, pour la plupart dégagés de la contrainte de travailler pour vivre, a donné naissance près de trois siècles plus tard à la révolution industrielle. Celle-ci nous a apporté du confort pendant deux siècles (et des guerres "industrielles" cataclysmiques). Mais elle nous a aussi transformés en apprentis sorciers.

Il est temps de passer à la phase suivante.]

Epicure ne s'intéressait pas à la science en elle-même ; il ne lui accordait de l'importance qu'en tant que système d'explications naturelles des phénomènes que les supersititions attribuent à l'intervention des dieux. Quand il y a plusieurs explications possibles, il maintient qu'il n'y pas d'intérêt à essayer d'en sélectionner une plutôt qu'une autre [c'est un point intéressant, car ça touche à la "logique inductive" chère au coeur de R., ainsi qu'au principe d'Ockham de sélectionner la plus simple ; Epicure ne s'intéresse pas à cela].

Les phases de la lune, par exemple, ont été expliquées de nombreuses manières ; chacune d'entre elles, du moment qu'elle ne fait pas intervenir les dieux, est aussi bonne qu'une autre [pour Epicure], et ce serait de la curiosité sans intérêt d'essayer de déterminer laquelle est la bonne. [D'autant plus que "la bonne" au sens scientifique moderne est seulement celle la plus cohérente avec tout ce qu'on sait déjà et, au sens d'Ockham, la plus simple -- Ockham est resté tout à fait moderne !]

On ne s'étonne pas que les Epicuriens ne contribuèrent pratiquement rien à la "philosophie naturelle", c'est-à-dire la connaissance du monde extérieur.

Leur mérite principal est d'avoir combattu énergiquement la dévotion croissante des païens tardifs envers la magie, l'astrologie et la divination ; mais ils restèrent, comme leur fondateur, dogmatiques, limités, et sans aucune curiosité réelle pour quoi que ce soit à part le bonheur individuel. Les disciples d'Epicure apprenaient par coeur le credo d'Epicure, et n'ajoutèrent rien pendant les siècles durant lesquels son école survécut.

Le seul disciple éminent d'Epicure est Lucrèce (1er siècle avant J.-C.)

Le seul disciple éminent d'Epicure est le poète latin Lucrèce (-99, -55), qui fut un contemporain de Jules César. Dans les derniers temps de la République romaine, la liberté de pensée était à la mode et les doctrines d'Epicure (-342, -270) [qui dataient de près de trois siècles plus tôt, ce qui est comparable à la distance entre Rousseau et aujourd'hui] étaient populaires parmi les gens éduqués.

Puis l'empereur Auguste introduisit un renouveau archaïsant des anciennes vertus et de l'ancienne religion, qui eut pour conséquence que le poème de Lucrèce "De Natura Rerum" (De la Nature des Choses) devint impopulaire. Et il le resta jusqu'à la Renaissance.

Seul un manuscrit de lui survécut au Moyen Âge, et il échappa de peu à la destruction par les bigots. Aucun autre grand poète eut à attendre aussi longtemps la reconnaissance, mais dans les temps modernes les mérites de Lucrèce ont été presque universellement reconnus. Par exemple, lui et Benjamin Franklin (1706-1790) étaient les deux auteurs favoris de Percy Shelley (1792-1822).

Son poème expose en vers la philosophie d'Epicure. Bien que les deux hommes aient la même doctrine, leurs tempéraments sont très différents. Lucrèce était passionné, et avait beaucoup plus besoin d'exhortations à la prudence qu'Epicure. Il s'est suicidé, et semble avoir souffert de périodiques crises de folie, causées, selon certains, par les douleurs de l'amour ou les effets non-intentionnels d'un philtre d'amour. Il exprime vis-à-vis d'Epicure des sentiments envers un sauveur, et emploie le langage de la passion religieuse la plus élevée pour parler de l'homme qu'il tient pour le destructeur [légitime] de la religion. Voici un extrait (vers 62 à 79) :

Humana ante oculos foede cum vita iaceret
in terris oppressa gravi sub religione,
quae caput a caeli regionibus ostendebat
horribili super aspectu mortalibus instans,
primum Graius homo mortalis tollere contra
est oculos ausus primusque obsistere contra;
quem neque fama deum nec fulmina nec minitanti
murmure compressit caelum, sed eo magis acrem
inritat animi virtutem, effringere ut arta
naturae primus portarum claustra cupiret.
ergo vivida vis animi pervicit et extra
processit longe flammantia moenia mundi
atque omne immensum peragravit mente animoque,
unde refert nobis victor quid possit oriri,
quid nequeat, finita potestas denique cuique
qua nam sit ratione atque alte terminus haerens.
quare religio pedibus subiecta vicissim
opteritur, nos exaequat victoria caelo.

Longtemps dans la poussière, écrasée, asservie,
Sous la religion l’on vit ramper la vie ;
Horrible, secouant sa tête dans les cieux,
Planait sur les mortels l’épouvantail des dieux.
Un Grec, un homme vint, le premier dont l’audace
Ait regardé cette ombre et l’ait bravée en face ;
Le prestige des dieux, les foudres, le fracas
Des menaces d’en haut ne l’ébranlèrent pas.
L’obstacle exaspéra l’ardeur de son génie.
Fier de forcer l’accès de la sphère infinie,
Des portes du mystère il perça l’épaisseur,
Et, dépassant de loin par un élan vainqueur
Les murailles de flamme et les voûtes d’étoiles,
Sa pensée embrassa l’immensité sans voiles.
De son hardi voyage il nous a rapporté
La mesure et la loi de la fécondité,
Et quel cercle émané de leur intime essence
Des êtres à jamais circonscrit la puissance.
Il pose sur l’erreur son pied victorieux ;
La religion croule et nous égale aux dieux !

 


Traduction de André Lefèvre, 1834-1904

Où l'on voit que les traducteurs classiques prenaient d'immenses libertés.

When prostrate upon earth lay human life
Visibly trampled down and foully crushed
Beneath Religion's cruelty, who meanwhile
Out of the regions of the heavens above
Showed forth her face, lowering on mortal men
With horrible aspect, first did a man of Greece
Dare to lift up his mortal eyes against her;
The first was he to stand up and defy her.
Him neither stories of the gods, nor lightnings,
Nor heaven with muttering menaces could quell,
But all the more did they arouse his soul's
Keen valour, till he longed to be the first
To break through the fast-bolted doors of Nature.
Therefore his fervent energy of mind
Prevailed, and he passed onward, voyaging far
Beyond the flaming ramparts of the world,
Ranging in mind and spirit far and wide
Throughout the unmeasured universe; and thence
A conqueror he returns to us, bringing back
Knowledge both of what can and what cannot
Rise into being, teaching us in fine
Upon what principle each thing has its powers
Limited, and its deep-set boundary stone.
Therefore now has Religion been cast down
Beneath men's feet, and trampled on in turn:
Ourselves heaven-high his victory exalts.

Je cite la traduction de M. R. C. Trevelyan, Book 1, lignes 62-79.



Détestation de la religion

La haine de la religion exprimée par Epicure et Lucrèce n'est pas facile à comprendre, si l'on se rappelle les récits conventionnels racontant la joie des cérémonies et rituels religieux grecs. Le poème de John Keats "Ode on a Grecian Urn", par exemple, célèbre une cérémonie religieuse, mais pas une qui pourrait remplir l'esprit des hommes de terreurs sombres et lugubres.

Je pense, cependant, que les croyances populaires n'étaient pas, pour leur plus grande part, de cette nature joyeuse. Le culte des dieux olympiens comportait moins de cruauté superstitieuse que les autres formes de religion grecque, mais même les dieux olympiens avaient parfois demandé un sacrifice humain occasionnel jusqu'au VIIe ou VIe siècle avant J.-C. Et cette pratique est enregistrée dans les mythes et les drames. (Lucrèce prend l'exemple du sacrifice d'Iphigénie pour illustrer le mal fait par la religion, livre I, 85-100.) Dans tout le monde barbare, les sacrifices humains avaient encore lieu au temps d'Epicure (-342, -270) ; jusqu'à la conquête romaine, ils étaient pratiqués en temps de crise, par exemple les guerres puniques, par même les populations barbares les plus civilisées.

Comme l'a montré de manière convaincante Jane Harrison, les Grecs avaient, en plus des cultes officiels à Zeus et sa famille, d'autres croyances plus primitives associées avec des rites plus ou moins barbares. Ceux-ci étaient jusqu'à un certain point incorporés dans l'Orphisme, qui devint la croyance prévalente parmi les hommes avec un tempérament religieux.

On croit communément que l'Enfer est une invention chrétienne, mais c'est une erreur. Ce qu'a fait la chrétienté en la matière fut simplement de systématiser des croyances populaires précédentes.

En lisant le commencement de la République de Platon, il est clair que la peur de la punition après la mort était répandue à Athènes au Ve siècle avant J.-C., et il est peu probable qu'elle diminua dans l'intervalle entre Socrate et Epicure. (Je ne pense pas à la minorité éduquée mais à la population en général.)

Il était certainement aussi courant d'attribuer les épidémies de peste, les tremblements de terre, les défaites à la guerre, et les autres calamités de ce genre, à la contrariété divine ou au fait qu'on n'avait pas respecté les oracles.

Je pense que la littérature et l'art grecs nous induisent profondément en erreur quant aux croyances populaires. Que saurions-nous du Méthodisme de la fin du XVIIIe siècle de notre ère si nous n'avions conservé que les livres et les peintures aristocratiques sur le sujet ? L'influence du Méthodisme, comme celle de la religiosité à l'âge hellénistique, venait de la base ; elle était déjà puissante à l'époque de Boswell et Sir Joshua Reynolds, bien que les allusions à sa force ne sont pas apparentes. Nous ne devons, par conséquent, pas juger de la religion populaire en Grèce par les dessins sur les "Grecian Urns" our par les travaux des poètes et des philosophes aristocratiques.

Epicure n'était pas un aristocrate, ni par la naissance ni par les gens qu'il fréquentait ; cela explique peut-être son exceptionnelle hostilité à la religion.

Epicure nous est connu principalement par Lucrèce

C'est principalement par le poème de Lucrèce que la philosophie d'Epicure est arrivée aux lecteurs de la Renaissance. Ce qui les a le plus impressionné, quand ils n'étaient pas des philosophes professionnels, est le contraste entre les croyances chrétiennes et le matérialisme d'Epicure, son déni de la Providence, et sa rejection de l'immortalité.

Ce qui est le plus frappant pour un lecteur moderne est que ces vues, qui sont de nos jours généralement considérées comme lugubres et déprimantes, soient présentées comme un évangile de libération du fardeau de la peur. Lucrèce est aussi fermement persuadé que l'est n'importe quel chrétien de l'importance des vraies convictions en matière de religion [l'acceptation de tout un credo surnaturel par les chrétiens, son rejet par les épicuriens]. Après avoir décrit comment les hommes cherchent à s'échapper d'eux-mêmes quand ils sont victimes d'un conflit intérieur, et comment ils cherchent vainement le soulagement en changeant de place, il dit :

(Livre III, 1068-76 ; je cite à nouveau la traduction de M. Trevelyan)

Each man flies from his own self;
Yet from that self in fact he has no power
To escape: he clings to it in his own despite,
And loathes it too, because, though he is sick,
He perceives not the cause of his disease.
Which if he could but comprehend aright,
Each would put all things else aside and first
Study to learn the nature of the world,
Since 'tis our state during eternal time,
Not for one hour merely, that is in doubt,
That state wherein mortals will have to pass
The whole time that awaits them after death.

Chaque homme fuit sa propre personne ;
cependant il n'a aucun pouvoir de s'en échapper :
il est attaché à elle malgré tout,
et la déteste aussi, car, bien qu'il soit malade,
il ne comprend pas la cause de sa maladie.
etc.

(voir aussi une présentation claire de Lucrèce)

L'époque d'Epicure était une époque inquiète, et l'extinction [la mort individuelle] pouvait apparaître comme un repos bienvenu après les efforts de l'esprit. Le dernier âge de la République, au contraire, n'était pas pour la plupart des Romains, une époque de désillusion ; des hommes d'une énergie titanesque étaient en train de créer à partir du chaos un nouvel ordre, ce que les Macédoniens n'étaient pas parvenus à faire. Mais pour les aristocrates romains qui se tenaient hors de la politique, et ne s'intéressaient pas à la course effrénée pour le pouvoir et le butin, le cours des évènements a dû être profondément décourageant. Quand à ceci s'ajoutait des crises récurrentes de folie, on n'est pas surpris que Lucrèce ait accepté l'espoir de la non-existence comme une délivrance.

Mais la peur de la mort est tellement profondément enracinée dans l'instinct que l' "évangile" d'Epicure ne pouvait pas, à quelque époque que ce soit, avoir un large attrait populaire ; il resta la croyance d'une minorité cultivée. Même parmi les philosophes, après l'époque d'Auguste, il était, en règle général, rejeté en faveur du Stoïcisme. Il survécut, il est vrai, bien qu'avec une vigueur en déclin, pendant six cents ans après la mort d'Epicure ; mais à mesure que les hommes étaient de plus en plus oppressés par les misères de notre vie terrestre, ils demandaient un traitement plus fort que ce soit de la part de la philosophie ou de la religion.

Les philosophes, à de rares exceptions, se réfugièrent dans le Néoplatonisme ; les masses sans instructions se tournèrent vers diverses superstitions originaires d'Orient [= la Perse et le reste de l'empire d'Alexandre -- pas l'Extrême-Orient]. Ensuite, en nombre toujours croissants, elles se tournèrent vers la chrétienté, qui, dans ses formes d'origine, plaçait tout ce qui était bien dans la vie après la tombe, offrant ainsi un évangile qui était l'exact opposé de celui d'Epicure.

Des doctrines très proches de celle d'Epicure, cependant, furent remises à l'honneur par les philosophes français à la fin du XVIIIe siècle, et introduites en Angleterre par Bentham et ses disciples ; c'était fait en opposition consciente avec la chrétienté, que ces hommes regardaient avec autant d'hostilité que l'avait fait Epicure avec des religions de son époque.