HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE OCCIDENTALE, par Bertrand Russell, © 1946

 

INTRODUCTION

Les conceptions de la vie et du monde que nous appelons "philosophiques" sont le produit de deux facteurs : le premier est hérité des conceptions religieuses et éthiques ; le second est la sorte d'investigation que nous pouvons appeler "scientifique", utilisant ce mot dans son sens le plus large. Les philosophes ont énormément varié entre eux sur les proportions dans lesquelles ces deux facteurs entrent dans leurs systèmes, mais la présence à un certain degré de chacun des deux caractérise la philosophie.

"Philosophie" est un mot qui a été employé avec différents sens, les uns plus larges, les autres plus étroits. Je propose de l'utiliser dans un sens très large, que je vais maintenant m'efforcer d'expliquer.

Entre théologie et science

La philosophie, telle que je vais l'entendre, est quelque chose d'intermédiaire entre la théologie et la science. Comme la théologie, elle consiste en des spéculations sur des sujets sur lesquels une connaissance certaine a, jusqu'à présent, été impossible à atteindre ; mais comme la science, elle fait appel à la raison plutôt qu'à l'autorité, que ce soit celle de la tradition ou celle de la révélation. Toute connaissance certaine pour moi appartient à la science ; tous les dogmes qui sont présentés comme surpassant la connaissance appartiennent à la théologie. Mais entre la théologie et la science il y a un No Man's Land, exposé aux attaques des deux côtés ; ce No Man's Land est le domaine de la philosophie.

Presque toutes les questions intéressant les esprits spéculatifs sont des questions auxquelles la science ne peut pas encore répondre. Et les réponses assurées fournies par les théologiens ne paraissent plus aussi convaincantes qu'elles ne le furent.

-- Est-ce que le monde est séparé entre esprit et matière, et, si oui, qu'est-ce qui est l'esprit et qu'est-ce qui est la matière ? L'esprit est-il soumis à la matière, ou bien possède-t-il une nature propre ?

-- L'univers a-t-il une quelconque unité ou un quelconque but ? Evolue-t-il vers un objectif ? Y a-t-il réellement des lois de la nature, ou bien croit-on en elles simplement à cause de notre amour inné pour l'ordre ?

[Ecrit dans les années 1940. Ce que dit Russell est toujours vrai. Cependant plus de soixante-dix ans plus tard la science a commencé à s'attaquer avec succès à des questions inaccessibles à l'époque de la rédaction du livre, par exemple, à l'étude fine du cerveau et de son fonctionnement. Elle s'approche du moment où elle pourra commencer à décrire, de manière rudimentaire, ce qu'est la conscience ; alors qu'au temps de la rédaction du livre, c'était une question purement philosophique. A la même époque, Schrödinger, qui après la mécanique quantique s'est intéressé à la biologie, publiait son livre "Qu'est-ce que la vie ?" qui a été un livre de chevet des biologistes et de quelques philosophes pendant de nombreuses années. On avait identifié à ce moment-là depuis déjà quelques années une molécule présente dans chaque cellule qu'on soupçonnait être une sorte de code de la vie. Cela a ouvert la voie à des possibilités scientifiques mais aussi des questions de bioéthique nouvelles.]

-- L'homme est-il ce qu'il apparaît aux astronomes, un petit morceau impur de carbone et d'eau rampant de manière impotente sur une planète sans importance ? Ou bien est-il ce qu'il apparaît à Hamlet ? Pourrait-il être les deux à la fois ?

-- Y a-t-il une façon de vivre plus noble et une autre plus abjecte, ou bien les façons de vivre sont-elles toutes aussi futiles ? S'il y a une façon de vivre qui est noble, en quoi consiste-t-elle, et comment y parvenir ? Ce qui est bon doit-il être éternel pour mériter d'être valorisé, ou bien cela vaut-il la peine de le rechercher même si l'univers fait tout progresser inexorablement vers la mort ?

-- Y a-t-il quelque chose qu'on puisse appeler la sagesse, ou bien ce qui semble l'être est-il simplement un raffinement de la folie ?

A toutes ces questions [données seulement comme exemples] et à beaucoup d'autres, on ne peut pas trouver de réponse dans le laboratoire. Les théologies ont affirmé pouvoir donner des réponses, toutes trop précises ; mais leur précision même conduit les esprits modernes à les considérer avec suspicion. L'étude de ces questions, sinon la réponse à chacune d'entre elle est l'affaire de la philosophie.

Pourquoi, alors, perdre son temps sur des tels problèmes insolubles ? A cette question, on peut répondre comme un historien, ou comme un individu confronté à la terreur de la solitude cosmique.

Interrogations devant la terreur cosmique

La réponse de l'historien, pour autant que je sois capable de la donner, sera exposée au cours de cet ouvrage. Depuis que les hommes sont capables de spéculer librement, leurs actions, à de multiples égards, ont dépendu de leurs théories sur ce qu'étaient le monde et la vie humaine, et sur ce qui était bien et ce qui était mal. C'est aussi vrai aujourd'hui que ça l'était dans des temps plus anciens. Pour comprendre une époque ou une nation, nous devons comprendre sa philosophie, et pour comprendre sa philosophie nous devons être nous-même dans une mesure philosophes. Il y a une causation réciproque : les circonstances des vies des hommes ont une grande influence sur leur philosophie, mais, inversement, leur philosophie fait beaucoup pour déterminer les circonstances de leur vie. Cette interaction au long des siècles sera aussi le sujet des pages qui suivent.

Il y a toutefois une réponse plus personnelle. La science nous dit ce que nous pouvons savoir, mais ce que nous pouvons savoir est peu de chose, et si nous oublions à quel point nous sommes condamnés à rester ignorants nous devenons insensibles à beaucoup de choses de grande importance. La théologie, d'un autre côté, nous conduit à la croyance dogmatique que nous possédons un savoir là où en réalité nous sommes ignorants ; ce faisant elle engendre une sorte d'impertinence vis-à-vis de l'univers. Le manque de certitude, en présence d'espoir et de craintes très réelles, est source de souffrance, mais il faut l'endurer si nous souhaitons vivre sans le support réconfortant de contes de fée. Ce n'est pas bon non plus d'oublier les questions que pose la philosophie, ou de nous persuader que nous avons des réponses indiscutables à celles-ci. Enseigner comment vivre sans certitude, et cependant sans être paralysé par l'hésitation, est peut-être la chose principale que la philosophie, en notre temps, peut faire pour ceux qui l'étudient.

La philosophie débute au VIe siècle avant J.-C.

La philosophie, en tant que discipline distincte de la théologie, commença en Grèce au sixième siècle av JC [avec les Présocratiques ; Socrate lui-même vécut au Ve siècle, entre -470 et -399]. Après s'être développée dans l'Antiquité, elle fut à nouveau submergée par la théologie quand la chrétienté prit son essor et que Rome sombrait. La deuxième grande période de la philosophie, du onzième ou quatorzième siècle, était dominée par l'Eglise catholique, à l'exception de quelques grands rebelles, comme l'empereur Frédéric II (1195-1250). Cette période prit fin dans les confusions qui culminèrent avec la Réforme. La troisième période, du dix-septième siècle jusqu'à nos jours, est dominée plus que les périodes précédentes par la science ; les croyances religieuses traditionnelles restent importantes, mais le besoin de justification se fait plus fortement sentir, et elles sont modifiées chaque fois que la science semble rendre cela impératif [ex. théorie de l'évolution]. Peu de philosophes de cette période sont orthodoxes, du point de vue de la doctrine catholique, et l'Etat séculier est plus important dans leurs spéculations que l'Eglise.

Conflit entre cohésion sociale et liberté individuelle

La cohésion sociale et la liberté individuelle, comme la religion et la science, sont en constant conflit et ont toujours cohabité dans un compromis malaisé durant toute la période depuis l'origine de la philosophie jusqu'à nos jours. En Grèce, la cohésion sociale était assurée par la loyauté envers la cité-Etat ; même Aristote, bien qu'à son époque Alexandre fût en train de rendre obsolète la cité-Etat, ne pouvait voir de mérite à aucune autre forme d'organisation politique. Le degré de limitation de la liberté individuelle par ses obligations envers la cité variait considérablement. A Sparte il y avait aussi peu de liberté que dans l'Allemagne ou la Russie moderne [avant la Seconde Guerre mondiale]. A Athènes, malgré des persécutions occasionnelles, les citoyens avaient, à la meilleure période, une extraordinaire liberté au sein des quelques restrictions imposées par l'Etat.

Dévotion d'abord à la cité ou d'abord à Dieu ?

La pensée grecque, jusqu'à Aristote, est dominée par une dévotion religieuse et patriotique à la cité ; ses systèmes éthiques sont adaptés à la vie des citoyens, et contiennent un élément politique important. Quand les Grecs devinrent sujets, d'abord des Macédoniens, puis des Romains, les conceptions, qui convenaient au temps de leur indépendance, n'étaient plus applicables. Cela produisit, d'un côté, une perte de vigueur due à un éloignement de la tradition, et, d'un autre côté, une éthique plus individuelle, moins sociale. Les Stoïciens pensaient à la vie vertueuse comme étant davantage une relation entre l'âme et Dieu, qu'une relation entre le citoyen et l'Etat. Ils préparèrent ainsi la voie à la pensée chrétienne, qui, comme celle des Stoïciens, était à l'origine apolitique, puisque durant ses trois premiers siècles, ses adhérents n'avaient aucune influence sur le gouvernement. La cohésion sociale pendant les six siècles et demi entre Alexandre et Constantin fut assurée non par la philosophie ni par les anciennes loyautés, mais par la force, tout d'abord des armées puis de l'administration civile. Les armées romaines, les voies romaines, la loi romaine, les fonctionnaires romains ont créé puis maintenu un puissant Etat centralisé. Rien ne pouvait être attribué à la philosophie romaine, puisqu'il n'y en avait pas.

1000 ans de théocratie en Occident

Durant cette longue période, les idées grecques héritées de l'âge de la liberté connurent une évolution graduelle. Certaines des vieilles idées, notamment celles que nous regarderions comme spécifiquement religieuses, gagnèrent en importance ; d'autres, plus proches de la rationalité, furent rejetées car elles ne correspondaient plus à l'état d'esprit de l'époque. De cette manière les païens tardifs retaillèrent la tradition grecque au point qu'il devint possible de l'incorporer sans difficultés dans la doctrine chrétienne.

La chrétienté popularisa une opinion importante, déjà implicite dans l'enseignement des stoïciens, mais étrangère à l'esprit général de l'Antiquité [à part dans la secte orphique], je veux parler de l'opinion selon laquelle les devoirs de l'homme envers Dieu sont plus importants que ses devoirs envers l'Etat. Cette opinion, que "nous devons obéir à Dieu plutôt qu'à l'Homme", comme l'ont dit Socrate et les Apôtres, survécut à la conversion de Constantin, parce que les premiers empereurs chrétiens étaient ariens ou avaient un penchant pour l'arianisme. Quand les empereurs byzantins devinrent orthodoxes, cette idée passa au second plan. Elle resta seulement latente, de même que dans l'empire russe qui suivit, et qui dérivait sa doctrine chrétienne de Constantinople. Mais à l'Ouest, où les empereurs catholiques furent presque immédiatement remplacés (sauf dans certaines parties de la Gaule) par des conquérants barbares hérétiques, la supériorité de l'allégeance religieuse cependant sur celle politique survécut, et dans une certaine mesure c'est toujours le cas.

Les invasions barbares éteignirent pour six siècles les lumières de la civilisation en Europe occidentale. Elle perdura en Irlande jusqu'à ce que les Danois la détruisent au IXe siècle ; avant son extinction même dans cette île située à l'extrême ouest, elle produisit un philosophe éminent, Jean Scot Erigène. Dans l'Empire d'Orient, la civilisation grecque, sous une forme desséchée, survécut, comme dans un musée, jusqu'à la chute de Constantinople en 1453 ; mais rien d'importance pour le monde ne sortit de Constantinople, à l'exception d'une tradition artistique et du code justinien.

Durant la période sombre (les "siècles barbares"), de la fin du Ve siècle jusqu'au milieu du XIe, le monde romain occidental subit des changements très intéressants. Le conflit entre les devoirs à Dieu et les devoirs à l'Etat, que la doctrine chrétienne avait introduite, prit la forme d'un conflit entre l'Eglise et les monarques temporels (les rois). La juridiction ecclésiastique du pape couvrait l'Italie, la France et l'Espagne, la Grande-Bretagne et l'Irlande, la Germanie, la Scandinavie et la Pologne. Au départ, en dehors de l'Italie et de la France, son contrôle sur les évêques et les abbés était très faible, mais à partir de l'époque de Grégoire VII (fin XIe siècle), il devint plus effectif. A partir de ce moment-là, le clergé, à travers toute l'Europe, forma une organisation unifiée dirigée par Rome, accroissant son pouvoir avec intelligence et sans relâche, et généralement avec succès, jusqu'au delà de l'an 1300, dans leur conflit avec les monarques temporels. Le conflit entre l'Eglise et l'Etat n'était pas seulement un conflit entre le clergé et le monde laïc ; c'était aussi une résurgence du conflit entre le monde méditerranéen et les barbares nordiques. L'unité de l'Eglise faisait écho à l'unité de l'Empire romain ; sa liturgie était en latin, et ses hommes les plus importants étaient principalement italiens, espagnols ou venant du sud de la France. Leur éducation, quand l'éducation reprit, était classique ; leurs conceptions des lois et gouvernements auraient été plus compréhensibles pour Marc-Aurèle qu'elles ne l'étaient pour les monarques contemporains. L'Eglise représentait à la fois la continuité avec le passé et ce qu'il y avait de plus civilisé dans le présent.

Le pouvoir temporel, en revanche, était aux mains des rois et barons d'ascendance teutonne, qui s'efforçaient de préserver ce qu'ils pouvaient des institutions qu'ils avaient emportées avec eux en sortant de leurs territoires germaniques. Le pouvoir absolu était un concept étranger à leurs institutions, ainsi que ce qui apparut à ces vigoureux conquérants comme une légalité ennuyeuse et sans esprit. Le roi devait partager son pouvoir avec l'aristocratie féodale, mais tous autant qu'ils étaient pouvaient être sujets à des explosions occasionnelles de passion sous la forme de guerre, meurtre, pillage et viol. Les monarques pouvaient se repentir, car ils étaient sincèrement pieux ; et après tout, la contrition elle-même n'est-elle pas une forme de passion ? Mais l'Eglise ne put jamais obtenir d'eux le comportement calme et prévisible qu'un employeur moderne demande, et généralement obtient, de la part de ses employés. A quoi bon conquérir le monde si on ne pouvait pas boire et tuer et aimer au gré des passions ? Et pourquoi devraient-il, avec leurs armées de fiers chevaliers, se soumettre aux ordres d'hommes du livre, ayant fait voeu de célibat et ne disposant d'aucune force militaire ? Malgré la désapprobation ecclésiastique ils conservèrent le duel, l'épreuve par le combat, et ils développèrent aussi les tournois et l'amour courtois. A l'occasion, dans une crise de rage, ils pouvaient même tuer des membres de haut rang de l'Eglise.

Toute la puissance militaire était du côté des monarques, c'est pourtant l'Eglise qui fut victorieuse. L'Eglise l'emporta, pour une part car elle avait un quasi monopole sur l'éducation, pour une part parce que les rois étaient perpétuellement en guerre les uns contre les autres, mais surtout parce que, à de très rares exceptions près, les dirigeants temporels et les peuples croyaient profondément en l'idée que l'Eglise détenait les clés du royaume des cieux. L'Eglise pouvait décider si un roi devait passer l'éternité au paradis ou en enfer ; l'Eglise pouvait absoudre leurs sujets des devoirs envers leur souverain temporel, et ainsi stimuler une rébellion. L'Eglise, de surcroît, représentait l'ordre au lieu de l'anarchie, et par conséquent gagna le soutien de la classe marchande. En Italie, spécialement, cette dernière considération fut décisive.

La tentative teutonne de préserver au moins une indépendance partielle par rapport à l'Eglise s'exprima non seulement dans la politique, mais aussi dans l'art, l'amour courtois, la chevalerie et la guerre. Elle s'exprima fort peu dans la sphère intellectuelle, car l'éducation était presque entièrement le domaine du clergé. La philosophie explicite des différentes époques du Moyen Âge ne renvoie pas une image fidèle des époques correspondantes, mais seulement de ce qui a été transmis [et filtré] par l'Eglise. Parmi les ecclésiastiques, cependant -- en particulier parmi les Franciscains -- un certain nombre de vues étaient un peu différentes de celles du pape. En Italie, en outre, la culture se répandit dans la peuple laïc quelques siècles plus tôt qu'elle ne le fit au nord des Alpes. Frédéric II [en ce qu'il n'est pas italien], qui chercha à fonder une nouvelle religion, représente la culture anti-papale extrême ; à l'inverse, Thomas d'Aquin, qui naquit dans le royaume de Sicile où Frédéric II régnait en maître absolu, reste néanmoins jusqu'à ce jour celui qui a exposé la philosophie papale dans sa forme la plus classique. Dante, quelque cinquante ans plus tard, acheva une synthèse, et donna la seule description équilibrée du monde complet médiéval des idées.

La Renaissance, la Réforme et l'époque moderne

Après Dante, pour des raisons à la fois politiques et intellectuelles, la synthèse philosophique médiévale se désintégra. Elle eut, tant qu'elle dura, une qualité d'ordre et de complétude en miniature ; quelque élément que le système prît en compte, il était positionné avec précision en relation avec les autres éléments d'un cosmos fini et totalement décrit. Mais le Grand Schisme [d'une quarantaine d'années à la fin du XIVe siècle et au début du suivant] ainsi que la papauté de la Renaissance décrédibilisèrent l'Eglise catholique et conduisirent à la Réforme, qui détruisit l'unité de la chrétienté et la théorie scolastique de gouvernement centrée autour du pape. Au cours de la Renaissance, une nouvelle connaissance, à la fois de l'Antiquité et de la surface du globe, rendit les hommes méfiants par rapport aux grands systèmes de connaissance, qui étaient ressentis comme des prisons mentales. L'astronomie copernicienne assigna à la terre et à l'humanité une position beaucoup plus humble qu'elles n'avaient eu dans la théorie ptolémaïque. Le plaisir de découvrir de nouveaux faits remplaça, parmi les hommes intelligents, celui de raisonner, analyser et systématiser. Bien qu'en art la Renaissance soit encore ordonnée, en matière de pensée elle préfère un vaste et fructueux désordre. A cet égard, Montaigne est le représentant le plus typique de cet âge.

Dans la théorie de la politique, comme dans tous les autres domaines à l'exception de l'art, on assista à un effondrement de l'ordre. Le Moyen Âge, bien que turbulent en pratique, était dominé dans le domaine de la pensée par une passion pour la légalité et par une théorie très précise du pouvoir politique. Tout pouvoir découle en dernier ressort de Dieu ; il a délégué son pouvoir au pape dans le domaine du sacré, et à l'empereur en matière temporelle (ou séculière). Mais le pape et l'empereur, l'un comme l'autre, perdirent en importance au XVe siècle. Le pape devint simplement l'un des princes italiens, engagé dans le jeu sans scrupules et d'une incroyable complexité de la "power-politics" italienne. Les nouvelles monarchies en France, Espagne et Angleterre avaient, sur leurs propres territoires, un pouvoir dans lequel ni le pape ni l'empereur ne pouvaient s'immiscer. L'Etat-nation acquit, largement grâce à la poudre à canon, une influence sur les pensées et les sentiments des hommes que les pouvoirs laïcs n'avaient jamais eu auparavant, et qui détruisirent progressivement ce qui restait de la croyance romaine en l'unité de la civilisation.

"Le Prince" de Machiavel : premier ouvrage de théorie politique ne faisant aucune référence à une déité

Ce désordre politique trouva son expression dans "Le Prince" de Machiavel. En l'absence de principes directeurs, la politique devient un combat nu pour le pouvoir ; "Le Prince" donne des conseils avisés sur la façon de mener ce combat avec succès. Ce qui s'était passé lors de la grande époque de la Grèce antique se passa à nouveau à la Renaissance : les restreintes morales traditionnelles disparurent, car elles étaient perçues comme associées à la superstition ; la libération de leurs entraves rendirent les individus énergiques et créatifs, produisant une rare profusion de génies ; mais l'anarchie et la traîtrise qui inévitablement résultèrent du déclin des principes moraux rendirent les Italiens, pris dans leur ensemble, impotents, et ils tombèrent, comme les Grecs, sous la domination de nations moins civilisées qu'eux, mais moins dénuées de cohésion sociale.

Le résultat, cependant, fut moins désastreux que dans le cas de la Grèce, car les nouvelles nations puissantes, à l'exception de l'Espagne, se montrèrent elles-mêmes tout aussi capables de grandes réalisations que l'avaient été les Italiens.

Après le XVIe siècle, l'histoire de la pensée européenne est dominée par la Réforme. La Réforme fut un mouvement complexe, comportant de nombreuses facettes, et son succès est dû à plusieurs causes. Dans l'ensemble, ce fut une révolte des nations du Nord contre la domination renouvelée de Rome. La religion était la force qui avait soumis le Nord, mais la religion en Italie s'était décomposée : la papauté restait en tant qu'institution, et extrayait un tribu énorme de la Germanie et de l'Angleterre, mais ces nations, qui étaient encore pieuses, ne pouvaient éprouver aucun respect pour les Borgias ou les Médicis, qui professaient pouvoir sauver les âmes du purgatoire en échange de cash qu'ils dilapidaient en luxe et conduites immorales. Des motifs nationaux, des motifs économiques, et des motifs moraux se combinaient tous pour renforcer la révolte contre Rome. En outre les princes comprirent bientôt que, si l'Eglise devenait sur leur territoire simplement nationale, ils seraient en mesure de la dominer, et seraient ainsi plus puissants chez eux qu'ils ne l'avaient été quand ils partageaient le pouvoir sur leurs populations avec le pape. Pour toutes ces raisons, les innovations théologiques de Luther furent bien accueillies aussi bien par les monarques que par leurs peuples dans une grande partie de l'Europe du Nord.

Dernier regard sur l'Eglise catholique derrière nous

L'Eglise catholique avait une triple origine. Son histoire sacrée était juive, sa théologie était grecque, son gouvernement et son droit canon étaient, au moins indirectement, romains. La Réforme rejeta les éléments romains, adoucit les éléments grecs, et renforça considérablement les éléments judaïques. Ce faisant elle coopéra avec les forces nationalistes qui étaient en train de défaire le travail de cohésion sociale qui avait été effectué d'abord par l'Empire romain puis par l'Eglise romaine. Dans la doctrine catholique, la révélation divine ne s'achève pas avec les Ecritures, mais continue d'un âge à l'autre à travers la médiation de l'Eglise, à laquelle, par conséquent, c'était le devoir de chaque individu de soumettre ses opinions privées. Les Protestants, en revanche, rejetaient l'Eglise en tant que véhicule de la révélation ; la vérité devait être recherchée seulement dans la Bible, que chaque homme pouvait lire et interpréter pour lui-même [Luther traduisit la Bible]. Si des hommes avaient des interprétations différentes, il n'y avait aucune autorité pouvant se réclamer d'un appointement divin pour trancher la dispute. En pratique, l'Etat s'arrogea le droit qui avait auparavant été détenu par l'Eglise, mais c'était une usurpation [dans l'esprit des Protestants]. Dans la théorie protestante, il ne devait pas y avoir d'intermédiaire entre l'âme de chacun et Dieu.

Les conséquences de ce changement furent considérables. [Le contraste entre l'aspect apparemment mineur et théorique de la cause, et l'immensité de la conséquence rappelle les conséquences sociales immenses au XIXe siècle du passage apparent anodin de la rémunération à la pièce de l'artisan indépendant de l'Ancien régime, à la rémunération à l'heure de travail de l'ouvrier dans une usine]. La vérité n'était plus obtenue en consultant les autorités, mais par une méditation personnelle. Rapidement une tendance se manifesta vers l'anarchisme en politique, et en religion vers le mysticisme, qui ne s'était jamais intégré sans difficulté dans le cadre de l'orthodoxie catholique. Il apparut non pas un mais une multitude de protestantismes à l'allure de sectes ; pas une philosophie opposée à la scolastique, mais autant qu'il y avait de philosophes ; pas, comme au XIIIe siècle, un empereur opposé à un pape, mais un grand nombre de rois hérétiques. Le résultat, sur le plan des idées comme de la littérature, fut un subjectivisme qui ne cessa de s'approfondir, opérant au départ une saine libération de la sujétion intellectuelle, mais progressant inexorablement vers une isolation personnelle qui était délétère pour la cohésion sociale.

Philosophie moderne

La philosophie moderne commence avec Descartes, dont la certitude fondamentale est l'existence de lui-même et de ses pensées, à partir de quoi le monde extérieur doit être déduit. C'était seulement la première étape dans un développement, via Berkeley et Kant, conduisant à Fichte, pour qui tout est seulement une émanation de l'ego. Mais c'est une forme de délire. Et, échappant à cette vision extrême, la philosophie a depuis lors constamment cherché à revenir vers le bon-sens de la vie de tous les jours.

Le subjectivisme en philosophie et l'anarchisme en politique vont main dans la main. Déjà du vivant de Luther, des disciples non bienvenus et sans l'approbation du fondateur, avaient développé la doctrine de l'Anabaptisme, qui pendant un temps domina la ville de Münster. Les Anabaptistes répudiaient toute loi, puisqu'ils soutenaient qu'un homme bon était guidé à chaque instant par l'Esprit Saint, qui ne peut pas être mis en formules. De cette prémisse, ils arrivent au communisme et à la promiscuité sexuelle [des Saint-Simoniens eurent aussi des raisonnements et des comportements comparables] ; ils ont par conséquent été exterminés après une résistance héroïque. Mais leur doctrine, sous des formes adoucies, se répandit en Hollande, en Angleterre et en Amérique ; historiquement c'est la source des Quakers. Une forme plus farouche d'anarchisme, n'ayant plus de connexions avec la religion, apparut au XIXe siècle. En Russie, en Espagne, et à un moindre degré en Italie, il connut un succès considérable, et à ce jour [dans les années 40] est encore une source de souci pour les autorités d'immigration américaines. Cette forme moderne, quoiqu'anti religieuse, a encore un fort esprit de Protestantisme des origines ; il en diffère essentiellement en ce qu'il dirige son hostilité contre les gouvernements temporels, alors que Luther dirigeait la sienne contre le pape.

De la subjectivité au Romantisme, puis à l'apologie de l'homme fort et au totalitarisme

La subjectivité, une fois qu'on lui avait laissé libre cours, ne pouvait plus être confinée dans certaines limites et devait parcourir tout son champ de développement. Dans le domaine de la morale, l'insistance des Protestants sur la conscience individuelle était essentiellement anarchique. Les habitudes et la coutume étaient cependant suffisamment fortes pour que, sauf dans des cas exceptionnels comme Münster, les disciples de l'individualisme en éthique continuent à se comporter d'une manière vertueuse selon les conventions ordinaires. Mais c'était un équilibre précaire. Le culte du XVIIIe siècle pour la "sensibilité" commença à le miner : une action fut admirée non plus pour ses conséquences bénéfiques, ou pour sa conformité aux préceptes de la morale, mais pour l'émotion qui l'avait inspirée. A partir de cette attitude se développa le culte du héros, comme on le trouve exprimé dans Carlyle et dans Nietzsche, et le culte byronien de la passion violente quelle qu'elle soit.

Le mouvement romantique, en art, en littérature, et en politique, est lié à cette façon subjective de juger les hommes, non comme membres d'une communauté, mais comme d'esthétiquement délicieux objets de contemplation. Les tigres sont plus beaux que les moutons, mais nous les préférons derrière des grilles. Le romantique typique enlève les grilles et admire le saut magnifique avec lequel le tigre dévore le mouton. Il exhorte les hommes à s'imaginer en tigres, et quand il réussit les résultats ne sont pas totalement plaisants.

Contre les formes les plus délirantes du subjectivisme, à l'époque contemporaine il y a eu une variété de réactions. D'abord, dans une sorte de compromis philosophique, la doctrine du libéralisme, qui tenta de définir les sphères respectives du gouvernement et de l'individu. Cela commence, à l'époque moderne, avec Locke, qui est autant opposé à l' "enthousiasme" -- l'individualisme des Anabaptistes -- qu'à l'autorité absolue et la soumission aveugle à la tradition. Une révolte plus aboutie conduit à la doctrine de l'adulation de l'Etat, qui attribue à l'Etat la position que le catholicisme attribuait à l'Eglise, ou parfois même à Dieu [écrit dans les années 40 juste après la fin du Nazisme]. Hobbes, Rousseau et Hegel représentent différentes phases de cette théorie et leurs doctrines sont incarnées dans la pratique par Cromwell, Napoléon et l'Allemagne moderne [de Hitler]. Le communisme, en théorie, est très éloigné de telles philosophies, mais est conduit, dans la pratique, à un type de communauté très similaire à celle qui résulte de l'adulation de l'Etat.

Deux catégories de philosophes : pour la liberté ou pour l'ordre (les seconds sont en réalité des "chiens de garde")

Au cours de ce long développement, de 600 avant Jésus-Christ à l'époque actuelle, les philosophes se sont partagés en deux catégories : ceux qui souhaitent renforcer l'emprise de la société sur les individus, et ceux qui veulent la détendre. A cette différence d'autres sont associées. Les "disciplinariens" ont recommandé un système de dogmes, vieux ou nouveaux, et ont par conséquent été conduits, dans un degré plus ou moins grand, à être hostiles à la science, puisque leurs dogmes ne pouvaient pas être prouvés empiriquement. Ils ont presque invariablement enseigné que le bonheur n'est pas le bien, mais que la "noblesse" ou l' "héroïsme" est préférable. Ils ont des sympathies pour les parties irrationnelles de la nature humaine, car ils ressentent la raison comme n'étant pas bonne pour la cohésion sociale. Les "libertariens", d'un autre côté, à l'exception de quelques anarchistes extrêmes, tendent à être scientifiques, utilitaristes, rationalistes, hostiles aux passions violentes, et les ennemis des formes les plus profondes de religion. Ce conflit déjà existait en Grèce avant l'essor de ce que nous reconnaissons comme la philosophie, et il est tout à fait explicite dans la pensée grecque la plus ancienne. Sous des formes évolutives il a persisté jusqu'à nos jours, et sans doute persistera encore longtemps.

Totalitarisme vs libéralisme

Il est clair que chaque côté dans la dispute, comme dans toute dispute qui dure depuis très longtemps, a en partie raison et en partie tort. [Une autre caractéristique des disputes qui durent depuis très longtemps est qu'elles ne se résolvent que par une évolution majeure dans la façon de voir les choses -- c'est-à-dire par un changement de paradigme.] La cohésion sociale est une nécessité, et l'humanité n'a encore jamais réussi à imposer la cohésion sociale par simplement des arguments rationnels. Chaque communauté est exposée à deux dangers opposés ; l'ossification à travers trop de discipline et trop de révérence pour la tradition, d'une part ; et d'autre part la dissolution ou la soumission à une conquête étrangère à travers la croissance d'un individualisme et une indépendance personnelle qui rend la coopération impossible. En général, les civilisations importantes débutent avec un système rigide de superstitions, qui est peu à peu desserré, conduisant, à une certaine étape, à une période de brillant génie, tandis que ce qui est bon dans l'ancienne tradition reste et les maux qui sont inhérents à sa dissolution ne se sont pas encore développés. Mais à mesure que les maux apparaissent, cela conduit à l'anarchie, et de là inévitablement à une nouvelle tyrannie, produisant une nouvelle synthèse s'appuyant sur un nouveau système de dogmes. La doctrine du libéralisme est une tentative pour échapper à cette oscillation sans fin. L'essence du libéralisme est une tentative pour garantir un ordre social qui n'est pas fondé sur des dogmes irrationnels, et pour assurer la stabilité avec le minimum de contraintes nécessaires à la préservation de la communauté. Si cette tentative sera couronnée de succès, seul l'avenir le dira.

[Epilogue (dans l'ensemble de cette traduction, les passages entre crochets sont des commentaires du traducteur)

On a vu que la philosophie s'occupe de trois questions :

Sur la première question, on n'a pas fait beaucoup de progrès depuis l'épicurisme et le stoïcisme, qui sont une forme de pragmatisme.

Sur la seconde question, c'est-à-dire la question politique, le "libéralisme" -- présenté par Russell comme la forme la plus moderne, la plus la plus élaborée et la plus sage d'organisation -- est-il plus qu'un cache sexe pour une ploutocratie où la loi du plus fort est considérée comme justifiée par des considérations "philosophiques" ? Dans ce cas les philosophes ne sont à nouveau rien de plus que des "chiens de garde".

La troisième question a depuis longtemps été abandonnée par les philosophes qui préfèrent rester dans le domaine du flou, et jouer à appliquer les raisonnements logiques à des questions dont les prémisses sont, dans le meilleur des cas, vagues et contestables.

Dieu n'est qu'un mot-ombrelle pour une organisation sociale fondée sur la religion ; c'est une injonction par d'autres pour se conformer à un ordre qui bénéficie à quelques puissants et leur clergé.]