HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE OCCIDENTALE, par Bertrand Russell, © 1946

 

I.2.5 : LA LOGIQUE D'ARISTOTE

L'influence d'Aristote, qui a été grande dans différents domaines, a été la plus grande de toutes en logique. Dans l'Antiquité tardive, quand Platon régnait suprême en métaphysique, Aristote était l'autorité reconnue en logique, et il conserva cette position pendant tout le Moyen Âge. Ce n'est pas avant le XIIIe siècle que les philosophes chrétiens lui accordèrent aussi la suprématie en métaphysique.

Cette suprématie d'Aristote en métaphysique fut largement perdue après la Renaissance, mais celle qu'il avait en logique survécut. De nos jours, tous les enseignants catholiques de philosophie et beaucoup non catholiques continuent à rejeter obstinément les découvertes modernes de la logique, et adhèrent avec une étrange ténacité à un système qui est pourtant aussi définitivement dépassé que l'astronomie ptolémaïque.

Cela rend difficile de faire justice historiquement à Aristote. Son influence à notre époque est si inimicale à toute pensée claire qu'il est difficile de rappeler comme ont été grandes les avancées qu'ils a accomplies par rapport à tous les prédécesseurs (y compris Platon), ou comme son travail en logique serait admirable s'il avait été seulement une étape dans un progrès continu, plutôt que la voie sans issue qu'il a en fait été, suivi par 2000 ans de stagnation.

Quand nous nous occupions des prédécesseurs d'Aristote, il n'était pas nécessaire de rappeler au lecteur qu'ils n'étaient pas toujours inspirés ; on pouvait donc louer leurs capacités sans souscrire à toutes leurs doctrines. Aristote, au contraire, est encore, particulièrement en logique, un espace d'affrontements, et ne peut donc pas être traité uniquement avec un esprit d'historien.

Doctrine du syllogisme

Le travail le plus important d'Aristote en logique est sur le syllogisme. Un syllogisme est un argument consistant en trois parties, une prémisse majeure, une prémisse mineure, et une conclusion. Il y a beaucoup de sortes de syllogismes, chacun ayant un nom, donné par les Scolastiques. Le plus connu est la sorte appelée "Barbara" :

Tous les hommes sont mortels (prémisse majeure).
Socrate est un homme (prémisse mineure).
Donc : Socrate est mortel (conclusion).

Ou aussi :

Tous les hommes sont mortels.
Tous les Grecs sont des hommes.
Donc : Tous les Grecs sont mortels.

(Aristote ne fait pas la différence entre ces deux formes ; c'est, comme nous le verrons plus tard, une erreur.)

[Commentaire sur Russell :

Russell va nous raser avec la logique aristotélicienne et les syllogismes, car c'est sa formation d'origine. Et il s'est cru à la fois logicien (traditionnel) et mathématicien, si bien qu'il a écrit Principia Mathematica avec Alfred N. Whitehead, qui avait pour but d'établir les mathématiques sur une base axiomatique indiscutable et cohérente de manière sûre. Mais ce gros livre en trois volumes, écrits au cours de 10 années (!), entre 1900 et 1910, n'a pas d'intérêt. Il a été balayé par un article (lui, réellement créatif en logique) de quelques pages de Kurt Gödel de 1931.

La logique aristotélicienne, qui est du reste la logique élémentaire tout court, a été bien représentée par George Boole à l'aide des ensembles et des tables de vérité.

Une prémisse comme "la prémisse majeure" ci-dessus, "tous les hommes sont mortels", est juste une relation d'inclusion entre ensembles. Soit M l'ensemble des mortels, et soit H l'ensemble des hommes, eh bien on a

H ⊂ M

Cela ne veut pas dire que H soit identique à M ; et par exemple les animaux sont aussi mortels (enfin pas les amibes...). Donc si A est l'ensemble des animaux on a aussi

A ⊂ M

Et selon les modèles A et M se recoupent ou pas.

La deuxième prémisse ("prémisse mineure" pour parler pompeusement comme R. qui parle comme les Scolastiques) dit que Socrate est mortel. Soit s pour Socrate. Alors

s ∈ H

et comme H ⊂ M, eh bien on a aussi

s ∈ M

La distinction que R. fait entre le premier syllogisme et le second est spécieuse ; remplacer un élément (s) par beaucoup d'éléments (tous les Grecs) ne change pas grand chose. Voir plus bas cependant ce qu'en dit R. et pourquoi, d'après lui, ça a été la source de confusion considérable au Moyen Âge.

Russell est comme Voltaire. Ce dernier se croyait un grand dramaturge et un grand historien, mais son génie est réellement dans ses contes et sa dénonciation de l'affaire Calas. De même Russell se croyait un grand mathématicien (quoiqu'il savait sans doute que c'était une imposture) et un grand logicien, quand en fait son génie c'est son admirable capacité de synthèse de l'évolution de la pensée occidentale.]

Syllogisme (suite)

D'autres formes sont :

Aucun poisson n'est rationnel ; les requins sont des poissons ; donc aucun requin n'est rationnel. (Le nom scolastique de ce syllogisme-là est "Celarent").

[Il se représente aussi très bien avec les ensembles : l'ensemble P des poissons est inclus dans le complément de l'ensemble R des êtres rationnels, etc.]

Tous les hommes sont rationnels ; certains animaux sont des hommes ; donc certains animaux sont rationnels. (Nom "Darii".)

Aucun Grec n'est noir ; certains hommes sont grecs ; donc certains hommes ne sont pas noirs. (Nom "Ferio".)

Ces quatre syllogismes forment "la première figure" ; Aristote ajoute une deuxième et une troisième figure, et les Scolastiques en ajoutèrent une quatrième. On peut montrer que ces trois autres figures se ramènent à la première.

[Là encore on est dans la "logique traditionnelle" d'origine aristotélicienne et scolastique, qui se résume à quelques remarques ultra-élémentaires sur des relations d'inclusion et d'appartenance.]

Déduction à partir d'une premisse unique (= considération sur une relation unique -- si on peut parler de E et F, on peut aussi parler de non-E et F, de E et non-F, de non-E et non-F, et chaque fois dire des choses sentencieuses = enc. de mouche)

Il y a des déductions que l'on peut faire à partir d'une prémisse unique. De "certains hommes sont mortels" on peut déduire "certains mortels sont des hommes". [Constatation d'une intersection non vide en logique booléenne.]

Selon Aristote, on peut aussi le déduire à partir de "tous les hommes sont mortels". [Oui, si H ⊂ M, alors une partie de M est dans H, et même est identique à H ; tout cela est de la ratiocination scolastique.]

De "aucun dieu n'est mortel" on peut déduire "aucun mortel n'est un dieu" [constatation d'intersection vide].

Mais de "certains hommes sont grecs", il ne s'ensuit pas que "certains Grecs ne sont pas des hommes".

Raisonnements et syllogismes

Hormis les déductions comme ci-dessus, Aristote et ses disciples pensaient que toute déduction *, quand elle était exprimée rigoureusement, était syllogistique. En exposant toutes les formes valides de syllogisme, et en présentant tout argument suggéré sous une forme syllogistique, il devait en théorie être possible d'éviter toute erreur.

[* R. parle d'inférence ou même d'inférence déductive, mais en langage moderne on parle simplement de déduction. Le terme inférence est réservé à l'induction, qui est un autre type de raisonnement spéculatif qui ne conduit pas à une certitude mais à une hypothèse. Exemple : si pour une collection d'éléments de F on observe qu'ils font aussi partie de E, on peut "inférer" que F ⊂ E, mais ce n'est pas sûr. Et on peut travailler pendant un moment avec cette hypothèse. Si elle n'est jamais mise en doute, on finit par l'accepter comme élément du modèle avec lequel on travaille.]

Logique formelle

Ce système était le début de la logique formelle, et, en tant que tel, était à la fois important et admirable. Mais considéré non plus comme le début mais comme la fin de la logique formelle, il est ouvert à trois sortes de critiques

(1) Des défauts formels au sein du système lui-même.

(2) Une surestimation du syllogisme, comparé à d'autres formes d'argument déductif.

(3) Une surestimation de la déduction comme forme de raisonnement.

Sur chacun de ces trois défauts, quelque chose doit être dit.

(1) Défauts formels. Commençons par les deux affirmations "Socrate est un homme" et "tous les Grecs sont des hommes". Il est nécessaire de faire une distinction nette entre les deux, ce que la logique aristotélicienne ne fait pas. La déclaration "tous les Grecs des hommes" est communément interprétée comme signifiant qu'il existe des Grecs ; sans cette implication [implicite chez Aristote], certains des syllogismes d'Aristote ne sont pas valides. Prenez par exemple :

"Tous les Grecs sont des hommes, Tous les Grecs sont blancs, donc certains hommes sont blancs." C'est valide s'il existe des Grecs, mais pas dans le cas contraire. [R. nous rase avec le fait que s'il n'existe aucun "qsdf", alors l'affirmation "tous les qsdf sont bleus" est vraie.]

Si je disais :

"Toutes les montagnes-en-or sont des montagnes, toutes les montagne-en-or sont en or, donc il existe des montagnes en or", ma conclusion serait fausse, bien que dans un certain sens mes prémisses soient justes.

[Ici R. ne présente plus la logique d'Aristote comme il a présenté les idées de Parménide ou d'Empédocle. Il critique sévèrement Aristote. Il se croit en effet un vrai logicien moderne. Mais il critique Aristote en scolastique ratiocinateur !

Comme je l'ai dit R. n'était pas un vrai logicien moderne, comme ont pu l'être Frege, Wittgenstein, ou surtout Gödel. C'est un des aspects pathétiques de l'auteur quand il parle de sciences un peu avancées.

Heureusement il est génial en tant que synthétiseur et expositeur de l'évolution de la pensée occidentale.]

Si nous devons être explicites, nous devons diviser l'affirmation "tous les Grecs sont des hommes" en deux, l'une disant "il existe des Grecs" et l'autre disant "si quelque chose est un Grec, alors c'est un homme". La seconde affirmation est purement hypothétique, et n'implique par qu'il existe le moindre Grec.

La déclaration "tous les Grecs sont des hommes" est beaucoup plus complexe, dans sa forme, que la déclaration "Socrate est un homme". "Socrate est un homme" a "Socrate" comme sujet ; mais "tous les Grecs sont des hommes" n'a pas "tous les Grecs" comme sujet, car il n'est rien dit sur "tous les Grecs", que ce soit dans l'affirmation "il existe des Grecs", ou dans l'affirmation "si quelque chose est un Grec c'est un homme".

Cette erreur purement formelle [en logique mathématique élémentaire] a été une source d'erreurs en métaphysique et en théorie de la connaissance. Considérez l'état de notre connaissance concernant les deux propositions "Socrate est mortel" et "tous les hommes sont mortels". Afin de déterminer la véracité ou non de "Socrace est mortel", la plupart d'entre nous se contentent de s'en remettre à des témoignages ; mais pour qu'un témoignage soit fiable, il doit nous conduire à quelqu'un qui connaissait Socrate et l'a vu mort. Le fait perçu -- le corps sans vie de Socrate -- plus l'information qu'il s'agissait bien de Socrate, était suffisant pour nous assurer de la mortalité de Socrate.

Mais quand on en vient à "tous les hommes sont mortels", l'affaire est différente. La question de notre connaissance de telles propositions générales est très difficile.

[Non, il s'agit simplement d'un modèle -- comme toutes nos connaissances. Certaines sont très sûres, d'autres moins. Il n'y a pas de connaissance pure, parfaite, intangible. Les connaissances peu sûres sont obtenues comme des hypothèses "inférées" à partir d'observations qui les suggèrent.]

Parfois elle est purement verbale : "tous les Grecs sont des hommes" est une connaissance car rien qui soit appelé "Grec" n'est autre qu'un homme. De tels affirmations peuvent être établies grâce à un dictionnaire ; ils ne nous disent rien sur le monde, sauf comment on utilise les mots.

[Avec cette discussion pathétique, R. malheureusement nous révèle
1) ce qu'est la "logique" traditionnelle enseignée en philo
2) qu'il ne connaît pas grand chose aux mathématiques ou à la logique mathématique, qui établissent des résultats stupéfiants qui n'ont rien à voir avec ce babillage puérile.]

Mais "tous les hommes sont mortels" est encore d'une autre sorte ; il n'y a rien de logiquement contradictoire dans l'existence éventuelle d'un homme immortel [excepté que c'est fondamentalement invérifiable]. Nous croyons la proposition sur la base de l'induction, car il n'y a pas de cas authentifié d'homme vivant disons plus que 150 ans ; mais cela rend seulement probable, pas certain, que tous les hommes sont mortels. Ca ne peut pas être certain tant qu'il y a des hommes vivants.

Les erreurs métaphysiques apparurent quand on supposa que "tous les hommes" était le sujet de "tous les hommes sont mortels" comme l'était "Socrate" dans Socrate est mortel. Cela rendit possible de soutenir, dans un certain sens, que "tous les hommes" désigne une entité de la même sorte que "Socrate". Cela conduisit Aristote à dire que dans un certain sens une espèce [animale] est une substance. Il prend soin de nuancer cette affirmation, mais ses disciples, notamment Porphyre de Tyr (+234, +310), firent preuve de moins de précaution.

Une autre erreur dans laquelle tombe Aristote à cause de la confusion ci-dessus est de penser qu'un prédicat d'un prédicat peut être un prédicat du sujet d'origine. Si je dis "Socrate est Grec, tous les Grecs sont humains", Aristote pense que "humain" est un prédicat de "Grec", alors que ce qui est vrai est que "Grec" est un prédicat de "Socrate", et clairement "humain" est aussi un prédicat de "Socrate".

Mais en revanche "humain" n'est pas un prédicat de "Grec". La distinction entre noms et prédicats, ou, en langage métaphysique, entre particuliers et universaux, devient ainsi floue, avec des conséquences désastreuses pour la philosophie.

L'une des confusions qui en résultait était de supposer qu'une classe avec un membre était identique au membre lui-même [et aussi des choses comme "la beauté est belle"]. Cela rendit impossible d'avoir une théorie correcte du nombre un, et conduisit à une interminable mauvaise métaphysique sur l'unité.

[Noter que la plus grande partie de l'humanité s'est passée sans dommage d'une théorie correcte du nombre un.]

(2) Surestimation du syllogisme . Le syllogisme est seulement l'une des sortes de raisonnement déductif. En mathématiques, qui sont totalement déductives, les syllogismes apparaissent rarement. Bien sûr il serait possible de récrire les raisonnements sous forme syllogistique, mais ce serait artificiel et ne les rendrait pas plus pertinents.

Prenez l'arithmétique, par exemple. Si j'achète pour $4.63 de produits et que je tends un billet de $5, combien de monnaie doit-on me rendre ? Présenter cette simple soustraction sous forme d'un syllogisme serait absurde, et dissimulerait la vraie nature du raisonnement.

Encore une fois, dans le cadre strict de la logique il y a des inférences [au sens de déductions] non-syllogistiques, comme : "Un cheval est un animal, donc une tête de cheval est une tête d'animal". Les syllogismes valides, en fait, sont seulement une partie des déductions valides, et n'ont pas de priorité sur les autres. La tentative de donner la prééminence aux syllogismes dans les déductions a égaré les philosophes sur la nature des raisonnements mathématiques.

Kant, qui percevait que les mathématiques n'étaient pas syllogistiques, en concluait qu'ils utilisaient des principes extra-logiques, qui, cependant, étaient selon lui aussi sûrs que ceux de la logique. Lui, comme ses prédécesseurs, mais d'une façon différente, était induit en erreur par respect pour Aristote.

(3) Surestimation de la déduction : Les Grecs en général attachaient davantage d'importance à la déduction comme source de connaissance que ne le font les philosophes modernes. A cet égard Aristote était moins en faute que Platon ; il a admit à plusieurs reprises l'importance de l'induction, et consacra une attention considérable à la question : comment connaissons-nous la première prémisse à partir de laquelle démarre la déduction ?

Cependant, lui, comme les autres Grecs, donna une importance indue à la déduction dans sa théorie de la connaissance. Nous sommes d'accord que M. Smith (par exemple) est mortel, et nous pouvons, en gros, dire que nous le savons car nous savons que tous les hommes sont mortels. Mais ce qu'en réalité nous savons n'est pas que "tous les hommes sont mortels" ; nous savons plutôt quelque chose comme "tous les hommes nés il y a plus de 150 ans sont morts, de même que la plupart de ceux nés il y a 100 ans". C'est la raison pour laquelle nous croyons que M. Smith mourra un jour.

Mais cet argument est une induction, pas un déduction. Il a moins de force, en matière de connaissance, qu'une déduction, et produit seulement une probabilité, pas une certitude ; mais d'un autre côté il donne une connaissance nouvelle, que la déduction ne donne pas.

Toutes les connaissances importantes en dehors de la logique et des mathématiques pures sont inductives, pas déductives ; les seules exceptions sont la loi et la théologie, qui chacune tire ses premiers principes de textes qu'on ne peut pas discuter -- les livres fondamenteurs des Ecritures.

En dehors du livre Premiers Analytiques, qui traite du syllogisme, il y a d'autres ouvrages d'Aristote qui ont une importance considérable dans l'histoire de la philosophie. L'un d'entre eux est le bref livre sur Les Catégories. Porphyre, le néoplatonicien, a écrit un commentaire sur ce livre, qui a eu une influence notable sur la philosophie médiévale ; mais pour l'instant laissons de côté Porphyre pour nous concentrer sur Aristote.


Les Catégories

Que signifie exactement le mot "catégorie", que ce soit dans Aristote ou dans Kant ou Hegel ? Je dois confesser que je n'ai jamais été capable de le comprendre clairement. Je ne considère pas que le terme "catégorie" ait une quelconque utilité en philosophie, et qu'il représente une idée claire.

Il y a dans Aristote dix catégories : substance, quantité, qualité, relation, place, temps, position, état, action et affection. La seule définition offerte pour le terme "catégorie" est : "les expressions qui ne sont en aucun cas composites signifient..." -- et suit la liste que je viens de donner. Cela semble vouloir dire que chaque mot dont le sens n'est pas composé avec le sens de plusieurs mots signifie une substance, ou une quantité, ou etc. Il n'y a aucune suggestion d'un principe quelconque qui pourrait expliquer comment cette liste de dix catégories a été établie.

[On note que dans les dix catégories d'Aristote il n'y a pas : l'essence, la forme, la signification, la volonté, la vie, l'esprit, l'âme ou l'âge du capitaine.]

La "substance" est principalement ce qui ne peut pas être prédit d'un sujet, et qui n'est pas présent dans un sujet. Une chose est dite 'présente dans un sujet' quand, bien qu'elle ne soit pas une partie du sujet, elle ne peut pas exister sans le sujet. Les exemples donnés sont un élement grammatical qui est présent dans l'esprit, et une certaine blancheur qui peut être présente dans le corps. Une substance dans le sens ci-dessus est une chose individuelle ou une personne ou un animal.

Mais dans un sens secondaire une espèce ou un genus -- par exemple "homme" ou "animal" -- peut être appelé une substanfe. Ce sens secondaire semble indéfendable, et ouvrit la porte, chez des auteurs ultérieurs, à beaucoup de mauvaise métaphysique.

Analytiques postérieurs

Les Analytiques postérieurs, ou Seconds Analytiques, est un ouvrage qui s'occupe principalement de la question qui doit troubler toute théorie déductive, c'est-à-dire : comment obtient-on les premières prémisses ?

Puisque la chaîne de déduction doit bien commencer quelque part, nous devons partir de quelque chose de non-prouvé, qui doit donc être connu autrement que par une démonstration. Je ne vais pas exposer la théorie d'Aristote en détail, car elle s'appuie sur la notion d'essence. Une définition, dit-il, est la déclaration ["statement"] de la nature essentielle d'une chose.

La notion d'essence est une partie fondamentale de toute la philosophie qui vint après Aristote, jusqu'à l'époque moderne. C'est, à mon avis, une notion désespérément vague, sortie de cerveaux remplis de confusion, mais son importance historique nous force à en dire quelque chose.

Essence et substance

L' "essence" d'une chose semble avoir signifié "celles de ses propriétés qu'elle ne peut pas perdre sans perdre son identité". Socrate peut parfois être heureux, parfois malheureux ; parfois en forme, parfois malade. Puisqu'il peut changer ces propriétés sans cesser d'être Socrate, elles ne font pas partie de son essence. Mais il semble être de l'essence de Socrate qu'il soit un homme, bien qu'un Pythagoricien, croyant en la transmigration des âmes, ne l'admettra pas.

En fait, la question de l' "essence" est surtout une question d'emploi des mots. Nous utilisons le même mot, dans différentes occasions, pour parler d'occurrences légèrement différentes, que nous considérons des manifestations d'une seule et même "chose" ou "personne". Il faut admettre qu'il s'agit en réalité d'une simple commodité de langage.

[Non, je ne l'admets pas ! C'est la base du modèle de la réalité que n'importe qui construit dans sa tête dès ses très jeunes années. Se rappeler de l'exemple de la balle qui roule derrière un canapé, et une balle identique qui sort peu après de l'autre côté. Ce n'est pas seulement une commodité de langage que de dire que c'est la même. C'est une représentation fondamentale de la réalité !]

L' "essence" de Socrate ainsi consiste en ces propriétés en l'absence desquelles nous ne devrions pas utiliser le nom "Socrate". La question est purement linguistique : un mot peut avoir une essence, mais une chose non.

La notion de "substance", comme celle d' "essence", est un transfert de la métaphysique vers ce qui est seulement une commodité de langage.

[On note que R. fustige souvent la pensée floue d'Aristote et Platon, mais il use et abuse lui-même de "le lien entre telle et telle notion", "concerne", "est en relation avec", etc. qui sont acceptables pour préparer le terrain pour des explications, mais ne sont pas des explications.

Comme je l'ai déjà souligné, R. est critique de Platon et Aristote car en réalité il est l'un des leurs. Ce n'est pas un mathématicien -- pas plus qu'Aristote --, en revanche c'est un philosophe à l'ancienne, préoccupé lui aussi de fondations, de prémisses initiales, de nature des choses, etc.

C'est l'ambiguïté de R. Heureusement comme je l'ai dit aussi, sa capactité de synthèse en univers flou -- l'histoire de la pensée occidentale -- est remarquable.]

Nous trouvons le concept de substance commode, quand nous décrivons le monde, pour décrire un certain nombre d'occurrences comme des évènements dans la vie de "Socrate", et un certain nombre d'autres comme des évènements dans la vie de "M. Smith" [et les deux balles entrant et sortant derrière le canapé comme "la même balle"].

Cela nous conduit à penser à "Socrate" et à "M. Smith" comme étant des choses qui persistent durant un certain nombre d'années, et en un certain sens plus "solides" et "réelles" que les évènements qui leur arrivent. Si Socrate est malade, nous pensons que Socrate, à d'autres moments, est en bonne santé, et donc l'être Socrate est indépendant que sa maladie ; la notion de maladie, en revanche, demande que quelqu'un soit malade.

Mais, bien que Socrate n'ait pas besoin d'être malade, il faut des choses qui lui arrivent pour qu'on puisse parler de lui comme d'un être [voilà à nouveau qu'après quelques considérations intelligentes, R. retombe dans des puérilités "philosophiques"].

Il n'est donc en réalité pas plus "solide" [= "substantiel"] que les choses qui lui arrivent.

[En bref, notre monde dans lequel il y a un Socrate et il lui arrive des choses est une construction -- tout à fait raisonnable du reste -- à partir de perceptions brutes. Nous construisons des concepts (Socrate, maladie, discours, âge, temps, etc.) et des interrelations entre eux. Et tout va bien. En appeler certains "substance" ou "essence" n'ajoute rien de profond.]

Le concept de "Substance", quand on le considère sérieusement, est impossible à débarrasser de difficultés. Une substance est supposée être le sujet de propriétés, et être quelque chose de distinct de toutes ses propriétés.

[R. cherche toujours à quitter le "Réalisme naïf" (qui voit l'Univers comme une gigantesque boîte de Meccano avec des choses et des structures indépendantes de l'homme), mais ne décolle jamais vraiment.

Il dit donc que Substance doit être "quelque chose". Alors que dans une vision réellement moderne -- qu'il n'a pas, car c'est fondamentalement un philosophe à l'Antique -- ça n'a aucune importante. Soit c'est un concept utile, défini par ses règles de fonctionnement, soit c'est inutile. En l'occurrence, c'est plutôt inutile.]

Mais quand nous enlevons les propriétés, et essayons d'imaginer la substance par elle-même [attitude totalement "naïve réaliste" !], nous découvrons qu'il n'y a plus rien.

Pour dire les choses autrement : Qu'est-ce qui distingue une substance d'une autre ? Pas des différences de propriétés, car, selon la logique de la substance, des différences de propriétés présupposent une diversité numérique entre les substances concernées. Deux substances, donc, doivent être deux, sans être, par elles-mêmes, de quelque manière que ce soit distinguables.

[La mécanique quantique a introduit la distribution de Bose-Einstein où des éléments -- par exemple deux photons -- sont tels que A B est, fondamentalement, ontologiquement, indistinguable de B A.

On peut en dire autant, par exemple, de deux tourbillons à un mètre l'un de l'autre dans une rivière -- quoiqu'on puisse imaginer une expérience où les deux tourbillons tournent lentement autour d'un point médian et qu'ils se remplacent l'un l'autre.

Cependant après "remplacement" on est dans la même configuration qu'au départ ; on ne peut plus dire que le tourbillon de gauche "était" celui de droite dans le sens où il aurait des propriétés spécifiques "essentielles" que le distingue de l'autre.

Mais R. ignorait sans doutes ces résultats physiques introduit au début des années 1920.

Tout est question de modèle, et il n'est pas nécessaire de s'agripper à la notion de substance, de matérialité, ou d'essence.]

Comment, alors, peut-on trouver qu'elles sont deux ?

Ce qu'est la substance et ce que ça n'est pas

"Substance", en fait, est simplement un moyen commode de rassembler des évènements en un groupe unique. Que pouvons-nous savoir au sujet de M. Smith ? Quand nous le regardons, nous voyons des formes et des couleurs ; quand nous l'écoutons parler, nous entendons des séries de sons.

[A la bonne heure ! Russell devient enfin un phénoménologue -- la seule position philosophique tenable au début du XXIe siècle. Elle dit : il y a des phénomènes bruts que l'homme perçoit, et il les organise. Il les organise un peu comme il veut, à la condition que ça permette des prédictions.

J'ai souligné, et je ne le répète que pour mémoire, que ces prédictions nécessitent une perception initiale. Et il est préférable que cette prédiction soit partagée.

Si quelqu'un ne perçoit pas la perception initiale, ça ne sert à rien d'attirer son attention sur ce qui va se passer. Ce sont les ravis de la crèche.

Inversement quelqu'un qui croit percevoir l'effet "mystique" des pierres sur l'être humain, qui met une améthyste à côté de la tête de la dépouille encore chaude de son père pour que l'âme de ce dernier puisse mieux s'échapper vers le ciel, sera imperméable à tout échange avec quelqu'un qui ne perçoit pas l'effet des pierres sur l'âme.

Cependant il est facile de montrer des absurdités, et des raisons aussi, dans le discours de ces gens-là. Par exemple quand ils "interviewent" par Communication Profonde Assistée, en lui touchant la main, un vieillard qui ne parle plus depuis des mois, curieusement ce vieillard ne se met à parler -- même sans que des questions lui soient "posées" sur ces sujets -- que de choses qui intéressent les allumés, et pas de ce qui l'a intéressé toute sa vie. Il mentionne des choses qui intéressent les allumés et qu'il n'avait aucune raison de mentionner quand il avait sa tête, etc.

Au Moyen Âge on faisait aussi parfois un trou dans le toit pour que l'âme puisse monter au ciel.]

Nous pensons que, comme nous, il a des pensées et des sentiments. Mais qu'est-ce que M. Smith à part toutes ces occurrences ? Un simple cintre imaginaire d'où pendent toutes sortes d'occurrences qui "lui appartiennent".

Il n'y a aucune nécessité fondamentale de dire qu'elles forment un seul et même M. Smith, de même qu'il n'y a aucun besoin d'un éléphant pour soutenir la terre [et d'une tortue pour soutenir l'éléphant].

Quiconque regarde la géographie de la terre, verra que le terme "France" (par exemple) est juste une commodité linguistique [et un commentateur au XIXe siècle a dit que "l'Italie était juste une expression géographique"]. Il n'y a aucune France plus fondamentale que ça [n'en déplaise à De Gaulle serait-on tenter d'ajouter. Cependant, le concept de "France" ne se limite pas à sa géographie, il y a aussi sa culture, sa langue, son peuple, son histoire ; ce sont tous les concepts pour organiser une pensée et un action, rien de plus.]

La même chose est vraie de "M. Smith" ; c'est un nom collectif pour un certain nombre d'occurrences [= phénomènes]. Si nous considérons que c'est quelque chose de plus fondamental que ça, ça devient quelque chose de parfaitement inconnaissable, et donc pas nécessaire pour l'expression de ce que nous savons.

[Russell, qui est enfin ici un phénoménologue à la pensée très claire, dénonçant le "substantialisme" et l' "essentialisme" effréné des Antiques, prépare bien le terrain pour comprendre les erreurs de tout le Moyen Âge chrétien.]

L'erreur des métaphysiciens antiques et médiévaux quand à la substance

"Substance", en un mot, est une erreur métaphysique, due au transfert à la structure du monde de la structure des phrases composées d'un sujet et d'un prédicat.

[En d'autres termes, selon R., l'erreur de l'introduction de la substance serait seulement de nature linguistique -- comme Parménide jouait aussi sur les mots.

C'est à mon sens un peu court.

Je penche plutôt pour une erreur plus générale due au Réalisme naïf, et à l'incapacité des Anciens à être de purs phénoménologues.

C'est d'autant plus curieux, qu'ils ont commencé en étant de purs phénoménologues. Mais ensuite ils se sont agrippés à un modèle où il y avait des "choses", "matérielles", avec des localisations, des dates, un espace euclidien, etc.

Et cela a été un obstacle terrible à la physique, qu'elle a fait progressivement sauter principalement au XIXe siècle, même si ça avait commencé dès le XVIIe, et que ça a réellement explosé au début du XXe siècle.]

Conclusion

Je conclus que les doctrines aristotéliciennes qui nous ont occupé dans ce chapitre sont totalement fausses, à l'exception de la théorie formelle du syllogisme, qui n'est pas importante.

Quiconque aujourd'hui souhaite apprendre la logique perdra son temps s'il lit Aristote ou un de ses disciples [et aussi s'il lit "Principia Mathematica" de Russell et Whitehead].

Néanmoins, les écrits d'Aristote en logique démontrent de grandes capacités intellectuelles, et auraient été utiles pour l'humanité si elles étaient apparues à une époque où l'originalité intellectuelle était encore en vigueur.

Malheureusement, elles sont apparues à la toute fin de la période créative de la pensée grecque, et par conséquent ont été acceptées comme faisant autorité [et ça a duré 16 siècles de manière inébranlable, et encore quelques siècles ensuite].

Quand l'originalité en logique est réapparue, un règne de deux mille ans avait rendu Aristote très difficile à détrôner.

[Pas vraiment. Il a été difficile à détrôner par ses remplaçants en logique quand ceux-ci étaient tout aussi flous, obscurs et crypto-puériles -- comme Russell. Mais il a été balayé sans difficulté par les logiciens sérieux.

En physique, aussi, les physiciens modernes ont dû non seulement balayer les conceptions antiques, mais Einstein a même balayé les conceptions du XIXe siècle, à par Boltzmann.]

Dans les temps modernes [mettons depuis 1500], pratiquement toutes les avancées en science, en logique, ou en philosophie ont été faites en opposition frontale avec les disciples d'Aristote.